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jeudi 13 février 2025

M’as-tu vu en cadavre ? – Leo Malet (roman) et Tardi (BD)

   

Réédition Omnibus "Bouquins", Robert Laffont 1985

 Première édition (je pense..!) Casterman ed. 2000

 

« M’as-tu vu en cadavre ? » (1956) est, sous la plume de Léo Malet, le sixième épisode des « Nouveaux mystères de Paris » mettant en scène le détective privé Nestor Burma qui « met le mystère KO ». Une enquête de plus au sein de la capitale (il y en aura 15), une par arrondissement (tous n’auront pas leur part). C’est, pour l’instant, avec « M’as-tu vu en cadavre ? », le tour du Xème, dans le sillon du scintillant et parfois véreux show-biz, du music-hall à paillettes et light-shows, des chanteurs de charme en chasse de minettes énamourées ou de femmes mûres délaissées, des agences troubles d’impresarios, du Milieu aux aguets (on s’y « dessoude » armes à feu au poing). L’atmosphère ambiante est en rebond des années 50’s urbaines, du début des Trente Glorieuses mâtinées truands et porte-flingues. Burma y récolte, sous les portes-cochère des coups de matraque en caoutchouc ; déambule, sur le fil de son enquête, de bistrots en bistrots (Suze ou Saint-Raphaël, Pernod, Ricard, demi-pressions et petits noirs) ; s’arme en fond de poche d’imper d’un révolver (pas d’un pistolet, s’il vous plait, il a son standing) ; se saoule jusqu’au bout de la nuit en compagnie d’une vielle gloire fanée de la chanson réaliste. Le prologue, comme attendu, s’amorce dans son « Agence Fiat-Lux » via Auguste Colin dans la vraie vie, alias Nicolss de pseudo de music-hall dans le roman ou Nikolson (avec un K) dans la BD. L’homme, un vieil artiste fauché, depuis longtemps sans cachet, vient taper Hélène, la secrétaire, de 50000 balles. Burma s’étonne mais, bien entendu, raque et enquête, on ne la lui fait pas… La suite appartient aux nombreux rebondissements à venir. Les cadavres (6) pleuvent … Malet n’en est pas avare ; la conclusion se fera en huis-clos, démontant dans les détails les mécanismes de l’affaire, à la manière d’Agatha Christie (seule concession au roman policier classique). Sinon c’est du polar noir bon teint, et du bon ; Malet écrit bien … sans oublier de nous faire sourire. Héléne prend le « je narratif » le temps de deux chapitres, en écho de lieux où le détective ne passerait pas inaperçu ( ?????).

En 2000, Jacques Tardi adapte en BD « M’as-tu vu en cadavre ? », c‘est son 4ème Nestor Burma. Sous le bras, dans son carton à dessins, il livre 60 planches à son éditeur Casterman, 60 feuilles fignolées au poil de pinceau près ; le tout, comm’dab, en noir, blanc et gris assortis ; l’encre de Chine noire colle tip-top à la sombre ambiance embarquée, même si l’humour, plus qu’à l’ordinaire, est au rendez-vous. On est en pays de polar noir us des 30’s, le tout mâtiné franchouillard. Octobre 1956, Paris, 10ème arrondissement, en visite guidée. Gare du Nord, Canal Saint-Martin et Hôtel du Nord (si si.. !), Rue de Paradis, Passages du Désir et de l’Industrie. Tout baigne dans les années 50 made in France et quelques fois US. Stetson et gabardine col relevé sous la pluie pour Nestor, duffel-coat et noire jupe droite en-dessous du genou pour sa chaste (ou pas.. ?) secrétaire (on ne saura jamais s’il couche avec elle, et portant çà démange de savoir). Jambons-beurre, ballons de rouge, Ricard dans tous les bistrots qui passent. Boulets d’anthracite glissés par les charbonniers dans les soupiraux en ras d’immeubles. Machine à écrire Underwood au clavier qui cliquette. Cartons bristol à la prose lyrique: « Nikolson, acteur et fin diseur des concerts parisiens », « Soirées, mondaines, concerts, music-halls, tournées, France et étranger » ; concierge dans l’escalier ; hirondelle à pélerine et bicyclette, scooter vespa ; photographies Harcourt, réveille-matin mécanique qui grelin-grelin, affiches de starlettes affriolantes, banquette moleskine dans les troquets, électrophone Teppaz et 78 tours éparpillés… Arpentent le bitume ou le pavé mouillé : rondes 2CV, 4L, DS 21, arondes, dauphines, 203 Peugeot, tubes Citroën, hommes à chapeaux mous, femmes à fichu, filoche à baguette et légumes des 4 saisons. Postes TSF dégoulinant de sirops radiophoniques (« Gondole d’amour, ivresse des plaisirs ; gondole d’un jour, pont des soupirs », téléphones d’antan de noire bakélite et de chromes montés, cendriers Byrrh ou Ricard dégorgeant de mégots écrasés et tire-bouchonnés, affiches à pulpeuses starlettes de music-hall, bistrots et garçons de café torchon à l’épaule, Suze et eau de seltz. Petites annonces journaux : concert « Count Basie », « dans votre salle préférée le « Monde du silence » de Cousteau ».

Vrai… ! Un grand moment que ce roman et cette BD. Lectures couplée, de proche en proche, de page en page. L’expérience amorcée avec « 120 rue de la gare » est à renouveler avec « Casse-pipe à la Nation ».

 


 

mardi 12 novembre 2024

Le sang des voyous – Loustal/Paringaux (BD)

 

Casterman (2006)


« Le sang des voyous », c’est noir de chez noir …  C’est du néo-polar BD à la sauce Jean-Patrick Manchette, brutal, cassant et acéré, typé années 50’s revisitées violence des années 2000.

«Le sang des voyous» prend place dans la France des années 50’s, du moins celle relayée par un certain cinoche d’époque ciblant le Milieu et sa faune. On se croirait en 24 images/seconde, en noir et blanc façon Godard ou Melville, devant "Le samouraï" ou "A bout de souffle", même si les planches BD signées Loustal sont en couleurs.

Truands et petites frappes, gueule en lame de couteau, clope au bec et fine à l’eau en bords de lèvres et de comptoir de bars mal famés ; maquereaux et tronches de gigolpince, cravates fines, gabardines et galures de feutre gris ou noir ; demi-sel aux couteaux à cran d’arrêt et pétards à balles creuses ; tapineuses de trottoir et entraineuses de boites de nuit, prostituées de chantier.

… et puis il y a Louis, tueur à gages en bout de souffle, de vie et de maladie, rongé par le crabe, à la recherche d’un passé filial malheureux à se faire pardonner avant que la Faucheuse ne le choppe. En bouche, tout du long du road-movie qu’il s’impose, le goût âpre de son sang et celui des autres, de ceux sous contrat, de qui n’aura eu que le tort de l’avoir floué ou d’être là au mauvais endroit et au mauvais moment. Sa dernière compagne : la morphine en intraveineuse, ampoules et seringue en verre, aiguille ébréchée, boite métal alu. Qu’importe la stérilisation quand l’échéance est proche, que le bout de la route est pour bientôt ...

«Le sang des voyous» c’est le Paris crépusculaire des banlieues industrielles ensommeillées ; celui des boulevards déserts sous l’œil blafard de rares réverbères maladifs. C’est aussi la France des néons rutilants d’un Paris nocturne racoleur ; celle des gares sous verrières où les proxos guettent les jeunes et jolies provinciales en quête de rêves, futures fleurs de bitume naïves et revenues de tout.

La France des années 50’s toujours : l’ambiance ensoleillée, méridionale et caniculaire de la campagne avignonnaise, oliviers bleu-acier frissonnant et champs de lavande cyanosée. Plus bas, la Provence côtière escarpée ; étroites corniches routières en lacets serrés à l’aplomb de la mer en contrebas ; petits ports de pêche et villes blanches greffés sur la courbe du littoral. 

Crever sous le soleil, par un bel été.

Il y a tout ce sang, écarlate et luisant, sur ceux qui n’ont rien vu venir et qui crèveront vite ; l'hémoglobine caillée et noire pour qui calanchera lentement. On paie Louis, il tue ; mais quand c’est pour son compte… le trajet des balles, de part en part sous les costards troués, n'est t'il pas toujours le même ?

«Le sang des voyous» : une narration graphique signée Paringaux que l’on dirait tirée d’un vrai roman, mots et phrases cousus ensemble, prose en tics d’écrivain ; mais aussi des images fortes, heurtées, écorchées vives, comme arrachées au papier ; des traits et couleurs griffés dans l’épaisseur du vélin blanc. Le tout en écho d’une fin de vie froissée et broyée qui réservera le pire à un Louis, désormais les bras ballants.

«Le sang des voyous»: une BD choc avec de gros morceaux de peine dedans.

mardi 3 septembre 2024

120, Rue de la Gare (NestorBurma) – Léo Malet (Roman) + Jacques Tardi (BD)

Réédition roman 1985
 
Adaptation BD 1988
Réédition 1988

« 120, Rue de la Gare », paru en 1943, semble inaugurer historiquement le Polar Noir Français. Il lui faudra d’ailleurs du temps pour se rendre compte de son caractère novateur. En cette époque d’Occupation, le genre, d’importation états-unienne, est naturellement devenu persona non grata en France Occupée. Au même titre que le cinéma anglosaxon n’encombre plus les salles sombres dédiées, les romans US disparaissent tout bonnement des vitrines des libraires. La censure allemande passe et cadenasse les envies d’Outre-Manche et d’Outre-Atlantique. Or le lectorat gourmand de ce type de littérature populaire ne s’est pas évanoui avec la guerre. Il réclame discrètement les stéréotypes du genre : impers mouillés dégoulinants, trenchcoats à col rabattu sous des Stetsons de guingois, cigarettes, chewing-gums et petites pépées, femmes fatales en bas de soie et longs fume-cigares à bout doré, whiskies on the rocks, armes de poing, caractères de cochon et force de caractère en « je narratif » ; argot, gouaille, cynisme, humour sarcastique et désabusé … action pétaradante et coups de théâtre à profusion.

 Leo Malet, opportuniste, jusqu’alors discret écrivain surréaliste, entrevoit alors un débouché à son envie d’écrire en créant un héros à la française en presque-copié/collé. Il mène à parution ce « 120, Rue de la Gare » en n’effarouchant ni la censure nazie ni la prudence éditoriale française de circonstance. L’auteur y régurgite en collection dédiée (« Le labyrinthe »), mais à la sauce franchouillarde, l’archétype du détective Polar Noir US. Il évacue de son récit les ingrédients cousinant avec l’Angleterre et les Etats-Unis, recadre les thématiques à la France Occupée (l’itinéraire de Burma en 41 dans « 120, Rue de la Gare » commence dans un stalag en Allemagne, se poursuit en Zone Libre à Lyon, se conclut à Paris en France Occupée. On ne peut faire moins anglo-saxon). Malet se dédouane de tout activisme pro-alliés, évacue toute critique des troupes d’Occupation, n’entrebâille la porte sur la guerre que de manière neutre en se recentrant sur les restrictions et le marché noir. Malet n’évoquera la DCA au-dessus de Paris, et encore n’est t‘elle que lointaine et assourdie, qu’à la fin du roman pour dramatiser l’intrigue à l’approche du final. De la même manière, la mainmise des troupes d’Occupation ne semble qu’un background, il convient de faire avec … ou plutôt sans : pas de flic allemand gravitant en périphérie d’intrigue ni en son centre ; juste, par exemple, quelques gardiens de stalag. « 120, rue de la gare », à la mi-temps de WW2, prend bien soin de rester franco-français ; le roman aurait  t’il été tout autre écrit après la Libération, pas sûr ?

Burma se montre détective US type, plus souvent dans la dèche que dans l’opulence ; franchouillard bon teint jusqu’en bout d’argot, de gouaille et de clins d’œil aguicheurs à la gente féminine ; intelligent, débrouillard et pragmatique dans sa recherche d’indices et l’utilisation qu’il en fait ; fort en gueule, têtu mais intelligent ; prêt au coup de poing ou au pétard qui défouraille, il ne supporte la police à ses côtés que s’il peut s’en moquer ouvertement, haït les larbins domestiqués couleur de tapisserie bourgeoise. On sent en lui le regard nihiliste, un rien humaniste, libertaire et anarchiste de son créateur, son amour pour Paris, ses rues, ses gens, ses lumières assourdies de couvre-feu dès le tôt crépuscule hivernal venu, ses passants qui vont et viennent d’une vie à l’autre …

Polar Noir à la sauce hexagonale, le roman ne perd pas l’habitude US des scénarios complexes, tarabiscotés, offerts à la mémoire affutée de l’auteur et à celle de son lecteur. Au fil des pages, ne pas perdre le fil, rester au contact des indices qui vont nourrir les fausses pistes jusqu’à la révélation finale, se souvenir des uns des autres, de ce qu’ils font, disent ou ne disent pas. On sent ici le roman policier à l’anglaise qui vit des détails enchevêtrés de l’enquête en cours. Beau travail de construction scénaristique même si parfois les coïncidences sont bien trop fortes pour être crédibles.

Au final : une lecture d’intérêt, de plein pied dans un genre que je souhaite explorer plus avant. « 120, rue de la gare » : un incontournable du polar noir mijoté made in France. Le lire c’est faire bonne pioche. D’autres Nestor Burma, de la même plume aisée et directe, s’offrent à ma curiosité et à mon envie de retourner dans ce Paris d’un temps pas si lointain mais qui, pourtant, s’est effacé peu à peu.

Tardi, en 1988, adapte l’ouvrage de Léo Malet dans une BD magistrale de 190 pages ; il y offre sa vision de l’œuvre qui, comme attendu, se montre au plus proche du roman. Quand le dessinateur côtoie une œuvre écrite préexistante sur sa planche à dessins il s’attache au rendu scénaristique le plus fidèle. Presque une question d’honneur, d’hommage à celui par qui tout est venu. Ainsi, le texte, emprunté à Malet, noie les phylactères d’une prose indispensable. Tardi reste maitre de la situation et impose un noir et blanc de circonstance, un panel de gris, un trait caractéristique opposant la rigueur du background architectural et la manière bonhomme d’aborder les visages et les expressions, toutes en rondeurs rapides et la minutie de trait apportée aux restitutions architecturales appliquées aux bâtiments lyonnais et parisiens.. Le roman est la matière première, celle dans laquelle le dessinateur puise et élagué à minima. On a l’impression de cartes postales d’époque en noir et blanc dans lesquels s’insèrent des personnages de fantaisie (si l’on peut dire). C’est beau, on admire.

Merci Messieurs Tardi et Malet.

Édition originale du roman (1943)

 


 


 

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