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mardi 3 février 2026

Julius et Romea – Jeremiah n°12 – Hermann (BD)

 

Novedi Ed. (1986)

1986. « Julius et Romea ». 12ème tome d’un cycle prolifique, celui, signé Hermann, consacré à « Jeremiah ». Le dessinateur/scénariste, 48 pages durant, y abandonne le versant western qui avait fait la spécificité de la série et entre de plain-pied en territoire science-fictif classique. L’intrigue se situe à cheval entre le drame et l’humour. Tantôt l’un, tantôt l’autre. La frontière est ténue, le point d’équilibre instable.

Les Grandes Plaines sous un ciel d’été. Une immense cité de verre et d’acier ; une ville sans nom, moderne et luxueuse. Des gratte-ciels aux façades impressionnantes ; des éclats de lumière sur le verre et l’acier. Une splendeur arrogante qui se voit de loin, une incongruité citadine huppée dans un monde post-apo qui vient à peine de toucher le fond. Une société sous la coupe d’une élite friquée ; un tout renaissant bien trop tôt de ses ruines ; un pied de nez moqueur tiré à la misère alentour. Une New-Amérique singeant son riche passé isolationniste. Une idée de riches, pour les riches. En contrepartie : un monde replié sur lui-même, autarcique, jaloux de ses privilèges indus, protecteur des siens et implacable face aux errants du Monde Extérieur. En périphérie immédiate, une banlieue miséreuse, des ruines, un petit peuple à la marge, un sous-prolétariat mendiant les faveurs de la Haute-Société.

 Et Jeremiah et Kurdy dans tout cela ? Finances en berne (une fois de plus.. !), ils se font employer par la voirie municipale. L’obsession présidentielle du toujours plus propre pousse à l’embauche d’une main d’œuvre sous-payée et apparemment docile. Rien que des errants, des miséreux venus de l’Extérieur. Cantonniers, laveurs de vitres, hommes à tout faire … autant de tenues rayées. Tous tondus et épouillés. Nos héros : les n° 26 et 27, interdits de tout contact (surtout physique) avec les Résidents. Une Milice municipale brutale et implacable, en uniformes bruns, armée de pistolets et à la matraque facile.

En somme, une SF classique, contre-utopique de fond.

Il y a Le Président et son tendon d’Achille, Romea, sa fille, à ses yeux, intouchable. En rejet de l’autorité paternelle, elle n’a pas vu l’eau du bain depuis des années, sale comme un peigne, des mouches bourdonnant en nuées autour d’elle. Cradingue tout autant, Julius qui, à la limite de la zone protégée, joue de la cornemuse (sic) au pied de la tour de sa Belle. Tous deux : bien-aimés platoniques, mouches partagées, amours interdites en attente de happy-end (ou pas.. !). Odorama BD garanti, on s’y croirait. Les deux prénoms, à peine maquillés, ne trompent personne. L’emprunt shakespearien est évident. Le drame recommencé n’est, néanmoins, qu’un fil rouge en hommage rigolard. L’important est ailleurs.

Il y a Emma, la poupée gonflable en manque de rustines ; Rocky, son compagnon négligé, à l’affut voyeur, moqueur et cynique de ses contemporains devant son mur d’écrans clandestins ; Stone-B, le grand méchant type, déjà rencontré dans un épisode précédent ; une épouse délaissée et nymphomane, un taureau en colère …. 

Il y a « L’ange Noir » (dixit), au profil de super-héros masqué (Cf la une de couv), qui, en rébellion contre l’ordre établi, shoote dans les poubelles de la voirie, en déversant les immondices avant de s’enfuir. Qui-est-ce ? Patience et surprise. On dirait, le concernant, du Marvel Comics ; fallait oser ; l’anti-héros pouvait se montrer hors-sujet ; mais sa présence est légitime, le scénario en est enrichi.

Il y a l’Arène où se jouent, sold out, les destins des dissidents. Y périssent ceux qui émargent dangereusement de l’entre-soi ; ceux dont on doute, ceux dont on suspecte les incivilités ; les réfractaires à deux doigts de la rébellion ; les clandestins couleur murailles Et bien entendu, ni Jeremiah ni Kurdy n’agiront dans la norme, ne joueront pas le jeu, quitte à plonger dans les ennuis.

Comment une intrigue agglutinant autant d’éléments improbables peut-elle rendre un tout aussi réaliste ? Hermann rend la copie crédible d’un monde possible. Un miracle ? D’autant qu’il y fait tout ; l’homme est un couteau suisse de la BD : scénar, dessins et coloriages. Il y a peu, appelant à un co-auteur pour les textes, je parlais de potentialités perdues. J’avais tort. Le tome embarque, d’une vignette l’autre, une logique visuelle et scénaristique implacable ; tout s’enchaine sans accroc, en douceur. La compréhension des codes embarqués est immédiate. La preuve en est puisqu’Hermann fait l’impasse systématique sur les cartouches dans les vignettes. « Pendant ce temps », par exemple, est interdit de séjour. Economie judicieuse de moyens. L’action n’en est que plus rythmée. De l’art, c’est de l’art. Tout se déroule comme au ciné, voix off exclue. Ce n’est plus de la BD, c’est du cinoche ; les raccords habiles et astucieux, justifiés et efficaces, sont là pour le prouver.

Et pour finir, ce constat. Entre drame et humour, l’épisode n’est pas loin de se montrer, à mon avis, le plus réussi de la série.

jeudi 29 janvier 2026

Collectif - Noces d'or - Série Noire - Gallimard Ed.

 


Série Noire - Gallimard Ed. (1995)

A suivre… !

En 1995, la Série Noire proposait un cadavre-exquis signé de ses écrivains-maison.

Le principe : l’un des 38 auteurs sollicités commence une histoire sans présager de la suite à y donner (ce sera Manchette). Le second embraye sur la base de ce que le précédent a laissé ... et refile la patate chaude au troisième qui, à son tour … etc.

Joyeux b***** jubilatoire en approche lente où les uns, on le devine, vont coller sagement à la règle et les autres, faussement ingénus, semer la pagaille, quitte à ce que chacun y perde, peu à peu, ses petits. Du moins est-ce ce que je suppose advenir ? Qui lira verra.

Je suis curieux du résultat... où tout est possible.

Metal Hurlant, le mensuel BD, avait tenté une telle expérience. Le point de départ était un titre: "Coup dur à Stalingrad".

1. Jean-Patrick Manchette

2. Jacques Mondoloni

3.

.....

dimanche 25 janvier 2026

Son of a Gun - Pelaez et Corbet (BD)(2026)

 

Bamboo Ed. (2026)

C’est moi ou le Western, depuis quelques années, semble reprendre de l’allant ?  Le 9ème art y retrouve, avec succès, « le bon côté du colt » (dixit la 4 de couverture). Témoin ce « Son of a gun » qui, de part et d’autre du Rio Grande, se montre une savoureuse, rigolarde et joyeusement parodique BD Western. Elle est, en one shot tous publics, signée Philippe Pelaez (au scénario) et Sébastien Corbet (aux dessins) ; le tout est paru début 2026 aux Ed. Bamboo.

« Son of a gun .. ! », dixit les auteurs, signifie « l’enfoiré.. ! ». L’expression est adressée sur un ton admiratif à celui qui, armé d’un culot monstre, ose tout et revendique l’impossible; quand sa mauvaise foi devient si évidente qu’elle subjugue, prend tout l’espace et fait mouche ; quand un bluff audacieux et improbable est réussi contre toute attente. Elle colle au propos du western où règnent les coups tordus, ceux cyniquement vicelards, les arrangements crapuleux avec la loi et les entourloupes. En voici quelques-unes … en mode Western parodique.

Fin XIXème, sous le soleil brûlant du Texas et du Mexique, deux chasseurs de primes sans scrupules et un homme recherché pour escroquerie, s’associent pour retrouver le trésor perdu du Président de la République mexicaine.

C’est dans un esprit potache ouvertement assumé, (« … nous nous sommes bien amusés » dixit les auteurs dans l’encart en annexe), qu’il nous est proposé de sourire à leurs délires et pitreries via un scénario Western déjanté et décalé. L’ouvrage parodie allègrement le western-spaghetti des 60’s/70’s et pastiche, entre autres et surtout, la quintessence du genre, « Le Bon, la Brute et le Truand » (1966) de Sergio Leone. Lee Van Cleef (Sentenza), Clint Eastwood (Blondin) et Eli Wallach (Touko) renaissent en BD sous les traits de Kentucky T. McBride (« Le Bandit »), Dolores Cordora de Sandoval (« La Belle ») et Cleveland Kirtley, un « Nain » bavard, coléreux et vindicatif. Toute ressemblance avec les personnages de fiction voulus par Leone n’est pas fortuite.

Le graphisme semi-réaliste, hyperdynamique et ensoleillé de la BD (bien dans l’air du temps), ses dialogues itou, se prennent au jeu des détournements potaches, jubilatoires et ingénieux. En découle, au final, un hommage au 7ème art spaghetti non dénué de mérite et de réussite. Le lecteur, amusé et peu à peu conquis, cherche les ingrédients graphiques et scénaristiques qui convergent du 7ème art vers le 9ème.

Quelques exemples, parmi d’autres :

La une de couv se fait l’écho graphique peu discret de la célèbre affiche du film. C’est un bel hommage qui ne passe pas inaperçu. L’intention est claire … « déconne » jouissive à tous les étages.

L’un des personnages imaginés par le duo d’auteurs voit son faciès peu à peu se métamorphoser en celui de Lee Van Cleef (la Brute), une figure hollywoodienne inquiétante et trouble, un acteur ciné pour le moins récurrent du Western-Spaghetti.

On peut lire dans un phylactère : « Le monde se divise en deux catégories, ceux qui sont grands et qui étayent, et ceux qui sont petits et qui creusent. Toi tu creuses. ». Qui pour ne pas se souvenir que de semblables tournures cyniques gravitaient en 25 images/seconde entre Blondin et Touko ?

 En cinémascope, gros plans BD très rapprochés sur les regards des inévitables duellistes à la gâchette légère ; tout se lit dans le blanc de leurs yeux qui ne cillent jamais. Instants d’attente suspendue.

Et un clin d’œil à « Soleil Rouge » quand deux samouraïs, propriétaires de l’hôtel le Lotus Bleu, débarquent soudain dans l’intrigue … Un hommage final ciblant Lucky Luke sur le mode « J’m a poor lonesone cow-boy » mais reprenant « La Cucaracha »… etc.

Saloons bruyants et enfumés, petites serveuses et danseuses en crinolines blanches retroussées, shérif et cowboys locaux, chevaux à l’attache, « Wanted » à l’affiche, banque et hold-up audacieux, pistoleros mal rasés, gringos et péones, as de la gâchette infatués d’eux-mêmes, cactus et paysages désertiques en cinémascope … etc. Et ce gros soleil rond et brûlant au-dessus de tout, ces vautours dans le ciel.

Tous les stéréotypes du genre défilent, nombre de clichés sont revisités, détournés, malaxés et restitués hors des codes classiques du genre. Effet garanti…. Priorité à l’humour, quelques fois noir, à l’absurde improbable, rigolard et potache, aux références ciblées. Un genre ciné revit, y retrouve un peu de son heure de gloire d’antan. « Son of a gun » vaut le détour. J’ai passé, à le lire, du bon temps et le sourire aux lèvres. Et c’est l’essentiel. 

        Merci Babelio, Masse Critique, les auteurs, Bamboo Ed. 







mercredi 21 janvier 2026

Intégrale Manchette/Tardi (BD)– Futuropolis Ed.

 

Futuropolis ed. (2015) 360 pages


Il y a peu (quelques années quand même) je chroniquais d’enthousiasme sur « La convergence des parallèles » les adaptations BD que fit Tardi de trois néo-polars signés Manchette* et la collaboration des deux hommes sur « Griffu »**.

Lectures et critiques bouclées … un manque vit le jour, comblé peu à peu par l’achat compulsif de l’œuvre BD du dessinateur/scénariste. Pour l’heure je suis encore loin du compte.

Les supports de lecture des dites chroniques furent de banals emprunts en médiathèque municipale. Exceptions faites du format maousse-riquiqui de « Griffu » au cœur du Quarto Gallimard « Romans noirs » consacré à Manchette et du « Petit bleu de la côte ouest » au format rétréci d’un tiers environ, jadis en bonus-cadeau du libraire pour l’achat de deux Folio Policier (exemplaire hors commerce). Les deux ouvrages, en formats décents propices à une lecture confortable, manquaient à ma collection***. Fin 2025, ma commune fêtait ses vieux (j’en suis bénéficiaire, faut s’y faire … prendre le bon côté des choses), leur offrait des bons cadeaux; la somme, en librairie/salon de thé locale, couvrait pile poil le prix de la présente Intégrale. On n’est jamais si bien servi que par soi-même.

L’objet est, ô combien, magnifique (c’est la moindre des choses, vu le prix), grand-luxe, à insérer fièrement en tête de bibliothèque perso dans le style « m’as-tu-vu en habits du dimanche ? ». Il contient bien évidemment des goodies. Parlons-en. Pour le reste : cf en bas de page les renvois surlignés de jaune vers chacun des articles du blog.

1_Un court avant-propos argumenté de François Guérif ; on y trouve succinctement raconté la convergence de deux hommes l’un vers l’autre et ce qui s’en suivit. En 4 de couv, quelques mots de sa part, « un vent glacé souffle sur cet album, c’est celui du roman noir », ciblent au plus près le contenu offert par Tardi à ses lecteurs. La métaphore est pertinente.

2_Quelques mots signés Tardi en courtes introductions à chaque adaptation … et surtout un prologue explicatif au cas particulier de « Fatale » (voir plus loin).

3_La première et unique page d’une BD qui ne verra jamais le jour, la seule dessinée pour « Nada ». L’adaptation fut rapidement abandonnée par le dessinateur pour des considérations d’actualité politique de l’époque. Le roman, ayant l’extrême gauche d’alors en background prégnant, est paru peu avant Baader tandis que l’adaptation serait sortie après. Ce simple fait aurait contraint Tardi à remodeler le scénar, à perdre l’idée d’hommage méticuleux et laisser sur la touche la célérité d’action voulue par Manchette.

Cabanes l’a adapté, lui, pourtant ; j’en suis curieux ; à suivre… !

4_… et, surtout, bonus majeur dans « l’Intégrale », les 21 premières pages BD jamais publiées (ou presque.. !) du chabrolien « Fatale ». Le reste n’a jamais été bouclé ; Tardi a abandonné le projet, ne se souvient plus exactement pourquoi ? L’ouvrage fut adapté ultérieurement par Cabanes et Doug Headline (le propre fils de Manchette)****.  Il serait intéressant de comparer les deux manières d’aborder le roman et de le mettre en relief graphique.

Tardi use classiquement du noir et blanc qui lui est cher, Cabanes tire parti de la couleur ; chacun sa manière, rien à redire, à reprocher ; les deux ont leurs charmes propres, leurs intentions, leurs réussites différentes. Tardi apporte un autre visage à l’héroïne, néanmoins assez semblable aux propositions de Cabanes ; brune ou blonde selon les nécessités de l’action, moins sexy (encore qu’en robe de soirée ou en wagon-lit elle fait son effet) ; les deux, mortellement séduisantes, fascinent tout autant les personnages secondaires masculins embarqués que le lecteur mâle sur le fil des vignettes qui lui sont consacrées. Aimée, d’un dessinateur à l’autre, est à perdre l’âme. Les deux me rappellent, en exacte inverse, moins mante religieuse et plus naïve, l’héroïne de Sébastien Japrisot dans « La dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil » dans sa version ciné de 2015. Manchette fait d’Aimée une femme maitresse des horloges et Japrisot, de sa belle, un fétu de paille balloté par les évènements.

Tardi avait prévu une soixantaine de pages pour boucler le projet « Fatale », il n’en a dessiné que 21. Cabanes, là où s’est arrêté Tardi, en utilise 34 sur les 140 qu’au final il propose. Ce qui, libérant de l’espace, permet à Cabanes de creuser davantage personnages, décors et situations, d’intégrer d’autres extraits ciblés du roman choisis parmi les plus crus, désabusés, caustiques et critiques, voire haineux du microcosme social provincial que Manchette décrit et sabre si bien.

Tardi, 360 pages d’Intégrale durant, use du noir en bout de feutres, plumes et pinceaux, en traits décidés ou aplats d’ébène. Le noir profond et aile de corbeau de son Encre de Chine dessine les visages froissés et les corps blessés d’une faune interlope où s’agite la Mort et la violence. D’une vignette l’autre, de « Griffu » à « Ô Dingos Ô Châteaux », il a gommé tant d’âmes noires fantasmées par Manchette que je regrette, lecture durant, de ne pas les avoir comptés.

Sous les touches cliquetantes et le chariot ferraillant de sa Remington, Manchette cherchait infatigablement sur le papier blanc la noire épure du néo-polar. Pour lui, la Série Noire valait bien la littérature blanche. Tardi lui fut compère d’intention avant et après la mort du romancier. Les deux se cherchant, se croisant, se trouvant, se regrettant, les « Mauvais genres » y trouvèrent deux maitres.

Essayez Manchette, essayez Tardi, les deux ensemble: vous n’en reviendrez pas.. !

 

*« Le petit bleu de la côte ouest » 

« La position du tireur couché »

                Le roman 

                La BD :

« Ô Dingos, Ô Châteaux »

                Le roman 

                La BD 

**« Griffu » 

*** Y compris la version XXL de « Griffu » incluse en prépublication dans « BD Hebdo » qui, en format presse quotidienne, courut de 1977 à 1978.

**** « Fatale », signé Cabanes,

                le roman 

                la BD 

 "Griffu"en formats "peau de chagrin" de l'édition Quarto (dessus) et standard de l'"Intégrale" chez Futuropolis (dessous)


"Le petit bleu de la côte ouest" en formats riquiqui Futuropolis (dessus) vs Intégrale chez le même éditeur.



mercredi 14 janvier 2026

Casse-pipe à la Nation – Nestor Burma – Tardi (BD)(1996) & Leo Malet (roman)(1957)

 

            BD : Casterman, probable édition originale de 1996 - Roman : Omnibus ed., réédition 1987


           Tardi nous régale ici, une fois de plus, de son graphisme pointilleux en noir et blanc. Le voici de retour adaptant « Casse-pipe à la Nation » du romancier Leo Malet via son détective privé de fiction, Nestor Burma. C’est la troisième BD de la série, il y en aura quatre ; les suivantes appartiendront à d’autres scénaristes et dessinateurs « d’après les personnages de Tardi ». Dans cet épisode, et peut-être plus que dans tout autre, Paris et ses habitants, encore et encore, prennent la lumière sur la planche à dessins de l’illustrateur. 

Nous sommes, à la fin des années 50, dans le douzième arrondissement, entre la Gare de Lyon, la Place de la Nation et les entrepôts vinicoles de Bercy. 

Mai sur Paris est à la pluie à grands tirets obliques, au pavé mouillé et luisant, aux lumières de la ville réfléchies dans l’eau-miroir des caniveaux. 

Au hasard des vignettes, en fouillant les détails du background, se dessine une époque pas si lointaine que çà, celle de la première décennie des Trente Glorieuses. La restituer ainsi aura imposé un travail de documentation considérable et un amour immodéré des rues de la capitale. 

Colonnes Morris plantées au mitan des trottoirs. Badauds au côte à côte sous le ventre de leurs parapluies ouverts. Au ciné, le long d’un boulevard, « Le faux coupable » d’Hitchcock est à l’affiche. Des BB électriques de la SNCF attendent sous les verrières de la Gare de Lyon. « C’était mieux du temps de la vapeur » se chuchote Burma. 

Du monde, jambes croisées, à la terrasse des cafés ; bières pression, ballons de rouge et petits noirs sur le marbre froid des tables de bistrot. Hirondelles à pélerine et bicyclettes ferraillant le long des trottoirs ; panier à salades au pied d’un commissariat. « L’Algérie aux algériens » en noirs graffitis sur les murs, en unes des quotidiens ou des périodiques : « Paris-Presse, l’Intransigeant », « Détective », « France-Soir » ou « Paris-Match ». Des Peugeot 203, des Panhard, des 4CV, des Juva 4, des Citroën traction avant, des bus à plateforme et contrôleur embarqué, des 2CV camionnette, Scooters Vespa et ID19…. Tout un parc automobile aujourd’hui disparu du macadam. 

Un soir de mai, Nestor Burma, l’esprit chagrin, vient de se faire poser un lapin, Gare de Lyon, par sa secrétaire de retour de vacances dans le Midi. A la Foire du Trône voisine, il suit une inconnue d’attraction en attraction. La brune sexy monte dans le Grand Huit ; Burma suit, se case derrière elle dans le wagon. Au zénith des circonvolutions, on l’attaque violemment par derrière ; il éjecte son agresseur dans le vide, l’homme s’écrase trente mètres plus bas. La police s’en mêle, qui pour vouloir le tuer ?

Ainsi commence le 3ème épisode BD (le 12ème roman) des Nouveaux Mystères de Paris de Leo Malet adapté par Tardi. 

Bidasses en uniforme, au casse-pipe forain, l’œil dans l’alignement de la carabine, petits plombs tirés pour le gain d’un ours en peluche ou d’un filet garni. Auto-tamponneuses aux formes arrondies, carapaçonnées de chromes rutilants, puces chahuteuses sous les gerbes d’étincelles en bout de perches griffant leur ciel électrique. Barbes à papas, guimauve, nougats, pommes d’amour, pralines, gaufres et crêpes. Loteries, « Ici, pas de perdants » braillé à tue-tête. Ballons de baudruche en grappes. Le « Grand Huit Infernal » campe au-dessus de la mêlée, tel un gigantesque squelette de dinosaure couché, vaincu, privé de chair ; ses wagons ferraillant le long de la courbe des côtes, sous les hurlements des midinettes et les dents serrées des hommes. 

Via l’excellence du graphisme en noir et blanc, on perçoit au fil des pages les cris, les éclats de rire, les airs bastringue des orgues de Barbarie. Tardi se régale à nous montrer la fête foraine et son étourdissant foutoir, la foule insouciante et heureuse en ces instants suspendus, tout un joyeux capharnaüm assourdissant. 

Gamins, gamines, papas, mamans, beaux gosses aux bras de starlettes d’un soir, blousons noirs cloutés et gominés, pince-fesses et cherche-midi. Grande roue, chenille, chevaux de bois et balancelles aériennes ; loteries et confiseries ; cartomanciennes ; Hercules de foire et monstre de Java bouffeur de feu. 

Ailleurs, de nuit, loin de la fête et sous la pluie, les façades borgnes en pignons de rue, les tristes maisons de pierre, les terrains vagues, les rues désertes, les wagons-citernes où attend le vin …. 

            L’intrigue est complexe, tissée d’évènements disparates mais convergents ; le déroulé suit les codes du polar noir US où un détective privé cherche à s’affranchir de l’enquête policière, où un héros désabusé se moque largement de ses contemporains. Burma aura fort à faire. Des personnages récurrents : le commissaire Faroux, le journaleux Covert … D’autres pour l’occasion : une paraplégique, une fille à papa, un « pinardier », un Hercule de foire, des loubards bagarreurs, de l’or en magots, des truands, une cuve à vin…. 

L’adaptation BD, comme à l’ordinaire, est très fidèle au roman, embarque de gros morceaux du roman, emprunte au parler populaire, se gonfle d’humour argotique, crée épisodiquement ses propres répliques comme lorsque Burma compare son revolver à « un vrai morceau de la croix du Christ ». 

D’autres Tardi m’attendent. Finie la Foire du Trône. Dommage. Les annonces foraines s’estompent dans la nuit : « En voiture, en voiture pour un nouveau départ », « Roulez, roulez, roulez, roulez jeunesse » ; « En voiture s’il vous plait ».

 

PS : dans la série culte des « Maitres du Mystère », une adaptation radiophonique (1958) du roman est accessible sur You Tube. On y retrouve la patte radiophonique caractéristique des ondes moyennes des 50’s et des 60’s, ces voix d’acteurs restées dans les souvenirs d’enfance de celles et ceux qui ont connu cette époque.

mardi 30 décembre 2025

Lettres de mon moulin - Alphonse Daudet

 
Réédition 1993 in J'ai Lu les Classiques n°844


« Lettres de mon moulin » (1873), un recueil d’Alphonse Daudet.

Mes souvenirs en sont désormais confus. Etais-je, à première lecture, minot à la communale, blouse grise, plume Sergent Major et crayon ardoise, ou jeune ado au collège ? Durant les 50’s ou les 60’s d'une France sereine ? Va savoir maintenant ? Quand tout, dorénavant, s’embrouille et s’emmêle de mes jeunes instants de lecture enfuis. Les ai-je même déjà lus ces « contes, impressions et souvenirs » de Provence, de Corse ou d’Algérie… etc. Je ne me souviens plus, tout s’est hélas gommé, effacé, dilué, fragmenté et reconstruit en puzzles anarchiques voire anachroniques. Là où, sous le poids des ans, le temps joue à cache-cache entre réel et souvenirs inventés, je n’ai plus aucune certitude d'être entré dans le Moulin.

Pourtant, lecture close, des bouts m’en restent; comme autant, peut-être, de greffons trempés dans la mémoire collective.

A la maison, jadis, tournait une galette de cire noire sous le bras de la cellule, la pointe du saphir creusait son sillon dans le vinyle. C’était un petit électrophone mono que ma mère avait acheté pour écouter (et chanter) Joséphine Baker et sa Tonkinoise, Piaf et son Légionnaire, Vincent Scotto et Fréhel, Reynaud et son plombier, Aimable et son Orchestre …

Là, pour le coup, c’était la voix ronde de Fernandel lisant, 33 tours un tiers à la minute, Daudet et son moulin (1954). Il y était question, au cœur du volume 1 de Cucugnan et de Seguin. Depuis, le LP s’est fait la malle (le Teppaz aussi), prêté mais jamais rendu.

Minot encore, au ciné familial d’une salle de quartier, sous la direction de Pagnol, passa un film à sketches éponyme (1954), en noir et blanc, qui embarquait la crème méridionale des acteurs d’une époque : Sardou, Rellys, Panisse ... etc. Le long métrage n’a plus l’honneur du prime time TV, une paille a coulé sous les ponts depuis mon dernier visionnage.

Les « Lettres de Mon Moulin », lus ou pas, je n’en ai ainsi que des souvenirs greffés, audio vinyliques et cinématographiques. Il aura fallu récemment une BAL s’ouvrant sur une réédition de 1993 en J’ai Lu Classiques. En bas de 4 de couv, une mention curieuse : « Gratuit - ce livre ne peut être vendu. Chamois d’Or, mordez dans sa douceur ». Un exemplaire malgré tout comme neuf, semble t’il vierge de toute lecture, pour preuve le dos non cassé, la couv non écornée. Quel dommage, que cet abandon, pour un bouquin qui dort toujours dans le cœur des hommes.

Et puis, il y eut sous mes yeux ébahis, il y a quelques années, ce miracle de littérature qu’est « Contes du lundi ». Il ne m’en fallut pas plus pour rattraper le temps perdu ou celui, figé, d’une lecture oubliée mais peut-être ici retrouvée.

De bien curieux personnages m’attendaient, avant tout humains dans leurs qualités et défauts, gravés dans la mémoire collective, figés dans une prose de toute beauté, travaillée au millimètre : un berger et sa chèvre folâtre ; un curé gourmand et ses messes basses bâclées ; celui de Cucugnan aux portes de l’Enfer, du Purgatoire et du Paradis ; un meunier solitaire à contrecourant des minoteries à vapeur ; une mule revancharde ; un moine fin goûteur et addict d’élixir doré … etc

Le recueil s’est refermé, la dernière page s'est tournée. N’en surgit qu’un bémol hésitant, la certitude qu’écrivant ici mon ressenti, je ne pourrai désormais l’évoquer qu’en soulignant que bienheureux seront celles et ceux qui y feront leurs premiers pas en compagnie d’Alphonse Daudet.




mardi 2 décembre 2025

La loi des rues – Auguste Le Breton (1954)

 
Presses de la Cité (1954)


Là, sous mes yeux, par désir de baigner dans un jus d’époque, le roman s’ouvre en version de première parution ; celle originale, en reliure d’éditeur et jaquette photo N&B. Le tout naquit aux "Presses de la Cité" en 1954. De l’eau sous les ponts, des décennies.. ! D’autres que moi, plus âgés, ont touché, lu et apprécié ce même livre d’occasion. 70 ans plus tard la magie n’opère plus, le témoignage autobiographique embarqué a perdu de son actualité. La thématique centrale a suivi des centaines de chemins semblables.

La une de couv : la nuit, le froid, la pluie, les éclats de lune sur le pavé luisant, les taches blafardes des réverbères sur les façades des sombres immeubles aux volets clos, les lettres au néon des enseignes … le titre laisse entrevoir « Messieurs les Hommes » … Bienvenue dans l’univers de la pègre parisienne d’antan.

« La loi des rues » est la suite naturelle et, semble t’il, largement autobiographique de "Les hauts murs" (1954). Auguste Le Breton raconte son adolescence pendant laquelle les règles du Milieu remplacèrent celles des orphelinats, des maisons de redressement ou de correction de son enfance. On est loin de la force dénonciatrice des systèmes d’Assistance Publique de l'entre-deux guerres qui éclataient au grand jour dans le premier tome. Le héros, ex-pupille de la Nation, devenu ado, glisse vers le Milieu et n'emporte plus (ou peu) l'empathie du lecteur ; il n’est plus ballotté par les événements mais devient responsable de ses actes.  « La loi des Hommes » pointe du nez, l’autobiographie y perd de son intérêt. La prose s’en ressent et fait glisser le lecteur vers l’indifférence quand le gamin chahuté fait place au jeune adulte.

On a, tout du long, l’impression d’évoluer dans un long métrage des 50’s ou 60’s, dans un de ces polars ciné à la française en noir et blanc traversés des lourdes et lentes silhouettes de Gabin ou de Ventura. On est déjà dans la série des « Rififi » où Le Breton se lancera dans le polar noir de fiction made in France. Parfums d’argot parisien et de verlan d’une époque offerte à la truanderie classique et à ses codes d’honneur. Parler canaille et gouailleur. Petits truands et jolies pépées, colt et crans d’arrêt aux lames acérées. Que de clichés… !

Paris Montmartre, Paris-Pigalle. L’écho d’une époque…. qui a fait son temps.

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