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BD : Casterman, probable édition originale de 1996 - Roman : Omnibus ed., réédition 1987
Tardi nous régale ici, une
fois de plus, de son graphisme pointilleux en noir et blanc. Le voici de retour adaptant « Casse-pipe à la Nation » du
romancier Leo Malet via son détective privé de fiction, Nestor Burma.
C’est la troisième BD de la série, il y en aura quatre ; les suivantes
appartiendront à d’autres scénaristes et dessinateurs « d’après les
personnages de Tardi ». Dans cet épisode, et peut-être plus que dans tout
autre, Paris et ses habitants, encore et encore, prennent la lumière sur la
planche à dessins de l’illustrateur.
Nous sommes, à la fin des années
50, dans le douzième arrondissement, entre la Gare de Lyon, la Place de la
Nation et les entrepôts vinicoles de Bercy.
Mai sur Paris est à la pluie à
grands tirets obliques, au pavé mouillé et luisant, aux lumières de la ville réfléchies
dans l’eau-miroir des caniveaux.
Au hasard des vignettes, en fouillant
les détails du background, se dessine une époque pas si lointaine que çà, celle
de la première décennie des Trente Glorieuses. La restituer ainsi aura imposé
un travail de documentation considérable et un amour immodéré des rues de la
capitale.
Colonnes Morris plantées au mitan
des trottoirs. Badauds au côte à côte sous le ventre de leurs parapluies
ouverts. Au ciné, le long d’un boulevard, « Le faux coupable »
d’Hitchcock est à l’affiche. Des BB électriques de la SNCF attendent sous les
verrières de la Gare de Lyon. « C’était mieux du temps de la
vapeur » se chuchote Burma.
Du monde, jambes croisées, à la
terrasse des cafés ; bières pression, ballons de rouge et petits noirs sur
le marbre froid des tables de bistrot. Hirondelles à pélerine et bicyclettes ferraillant
le long des trottoirs ; panier à salades au pied d’un commissariat. « L’Algérie
aux algériens » en noirs graffitis sur les murs, en unes des
quotidiens ou des périodiques : « Paris-Presse,
l’Intransigeant », « Détective », « France-Soir »
ou « Paris-Match ». Des Peugeot 203, des Panhard, des 4CV, des
Juva 4, des Citroën traction avant, des bus à plateforme et contrôleur
embarqué, des 2CV camionnette, Scooters Vespa et ID19…. Tout un parc automobile
aujourd’hui disparu du macadam.
Un soir de mai, Nestor Burma,
l’esprit chagrin, vient de se faire poser un lapin, Gare de Lyon, par sa
secrétaire de retour de vacances dans le Midi. A la Foire du Trône voisine, il
suit une inconnue d’attraction en attraction. La brune sexy monte dans le Grand
Huit ; Burma suit, se case derrière elle dans le wagon. Au zénith
des circonvolutions, on l’attaque violemment par derrière ; il éjecte son
agresseur dans le vide, l’homme s’écrase trente mètres plus bas. La police s’en
mêle, qui pour vouloir le tuer ?
Ainsi commence le 3ème épisode BD
(le 12ème roman) des Nouveaux Mystères de Paris de Leo Malet adapté
par Tardi.
Bidasses en uniforme, au casse-pipe
forain, l’œil dans l’alignement de la carabine, petits plombs tirés pour le
gain d’un ours en peluche ou d’un filet garni. Auto-tamponneuses aux formes
arrondies, carapaçonnées de chromes rutilants, puces chahuteuses sous les
gerbes d’étincelles en bout de perches griffant leur ciel électrique. Barbes à
papas, guimauve, nougats, pommes d’amour, pralines, gaufres et crêpes. Loteries,
« Ici, pas de perdants » braillé à tue-tête. Ballons de
baudruche en grappes. Le « Grand Huit Infernal » campe
au-dessus de la mêlée, tel un gigantesque squelette de dinosaure couché,
vaincu, privé de chair ; ses wagons ferraillant le long de la courbe des
côtes, sous les hurlements des midinettes et les dents serrées des hommes.
Via l’excellence du graphisme en
noir et blanc, on perçoit au fil des pages les cris, les éclats de rire, les
airs bastringue des orgues de Barbarie. Tardi se régale à nous montrer
la fête foraine et son étourdissant foutoir, la foule insouciante et heureuse
en ces instants suspendus, tout un joyeux capharnaüm assourdissant.
Gamins, gamines, papas, mamans,
beaux gosses aux bras de starlettes d’un soir, blousons noirs cloutés et
gominés, pince-fesses et cherche-midi. Grande roue, chenille, chevaux de bois
et balancelles aériennes ; loteries et confiseries ; cartomanciennes ;
Hercules de foire et monstre de Java bouffeur de feu.
Ailleurs, de nuit, loin de la
fête et sous la pluie, les façades borgnes en pignons de rue, les tristes
maisons de pierre, les terrains vagues, les rues désertes, les wagons-citernes où attend le vin ….
L’intrigue est complexe, tissée
d’évènements disparates mais convergents ; le déroulé suit les codes du
polar noir US où un détective privé cherche à s’affranchir de l’enquête
policière, où un héros désabusé se moque largement de ses contemporains. Burma
aura fort à faire. Des personnages récurrents : le commissaire Faroux, le
journaleux Covert … D’autres pour l’occasion : une paraplégique, une fille
à papa, un « pinardier », un Hercule de foire, des loubards
bagarreurs, de l’or en magots, des truands, une cuve à vin….
L’adaptation BD, comme à
l’ordinaire, est très fidèle au roman, embarque de gros morceaux du roman,
emprunte au parler populaire, se gonfle d’humour argotique, crée épisodiquement
ses propres répliques comme lorsque Burma compare son revolver à « un
vrai morceau de la croix du Christ ».
D’autres Tardi m’attendent.
Finie la Foire du Trône. Dommage. Les annonces foraines s’estompent dans la
nuit : « En voiture, en voiture pour un nouveau départ »,
« Roulez, roulez, roulez, roulez jeunesse » ; « En
voiture s’il vous plait ».
PS : dans la série culte des
« Maitres du Mystère », une adaptation radiophonique (1958) du
roman est accessible sur You Tube. On y retrouve la patte radiophonique caractéristique
des ondes moyennes des 50’s et des 60’s, ces voix d’acteurs restées dans les souvenirs
d’enfance de celles et ceux qui ont connu cette époque.