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jeudi 30 juillet 2026

Jeremiah n°14 – Simon est de retour – Hermann (BD)

 

Dupuis Ed., Collection « Repérages », (1989), probable édition originale. Poster double page inclus reprenant au recto une illustration de l’album et au verso une courte ITW de l’auteur.

« Jeremiah », le cycle : quelque part en Amérique du Nord, au cœur d’un « Après nucléaire guerrier », un post-apo BD de facture classique si ce n’est qu’il est teinté de western, une large brassée de one-shots au sein d’un cycle foisonnant qui, pour l’instant, ne tire pas (encore ?) à la ligne.

Same players shoot again. Jeremiah et Kurdy sont à nouveau côte à côte pour un 14ème épisode daté de 1989. Nos deux héros ressurgissent sous les crayonnés d’Hermann, ses coups de gommes, ses mises en page inspirées, ingénieuses et cinématographiques, ses encres de couleurs mêlées d’aquarelle, ses pinceaux et ses feutres habiles. Hermann : le papa-mots du duo, tout autant leur scénariste que leur dessinateur de toujours ... un homme emporté par la maladie il y a peu.

Dixit l’auteur en ITW : « Jeremiah a reçu une bonne éducation et une éthique proches des miennes. Kurdy, est peut-être l’image de ce que je n’ose pas faire ». L’un réfléchi et posé ; l’autre gavroche, cherche-gnons et fort en gueule. Les deux, aux antipodes l’un de l’autre.

Au plus près du mur d’un barrage gigantesque, au pied de ses chutes d’eau en déversoir, chantantes et effervescentes, une grande villa luxueuse et sécurisée. Au bout d’un long ponton de béton, un orgue imposant en communion avec le bouillonnement sonore ambiant, du Bach, la Toccata … Voici Sebastian Sikorsky, un richissime narcotrafiquant mélomane, une floppée d’hommes de loi véreux à ses côtés, des gardes et hommes de main à foison. Le tout narguant la loi, lui adressant des pieds de nez en rafales, quitte à l’assassinat de ceux qui gênent ou enquêtent de trop près.

... quatre ex-miliciens en rupture de hiérarchie, en soif de vengeances personnelles, attachés à trainer Sikorsky en justice ou à le tuer, pour solde de tout compte. « Quelques boy-scouts attardés, rêvant de récurer le trottoir de la société avec des brosses à dents » (case 1, page 34).                                                                                                                                                                               

... plus bas en aval, des champs de pavots à l’infini sous des voiles arachnéens de camouflage, une fortune végétale abondamment irriguée et en attente de conversion chimique dans des labos souterrains empoudrés. La mort en sachets… déjà à l’export en ce monde post-apo pourtant cloisonné.

... et puis, cerise sur le gâteau, Sikorsky le frère, Simon de prénom. Un détraqué sexuel « ... de retour » de l’asile psychiatrique pour les viols et meurtres d’enfants, sauvé de perpette par une horde d’avocats et de psychiatres grassement payés ou soudoyés… L’assassin, libéré conditionnel quitte aux récidives, est une bombe à retardement ; les évènements à suivre le montreront.

La suite appartient au récit.... 

Jeremiah et Kurdy, sont simplement de passage, comme toujours ; par malchance, ils seront les témoins forcés d’un drame en approche rapide qui semblait, malicieusement, les attendre. … Ah, si on n’avait pas tué un homme sous leurs yeux comme au terme d’une chasse à courre et peint à l’huile Ezra, la mule de Kurdy, ronds rouges sur fond jaune, juste histoire de rire et de le rendre furieux. Nos deux héros plongent au cœur d’une situation contrainte, autarcique et compliquée ; qui les menace plus qu’elle ne les concerne vraiment. Jeremiah et Kurdy, deux grains de sable involontaires grippant une machine narco-maffieuse silencieuse mais omniprésente et implacable ; deux témoins d’une vengeance à froid qu’ils ne soupçonneront même pas (ou si peu).

A mon sens, « Simon est de retour » est un épisode mi-figue mi-raisin entre réussite fragile et faiblesses évidentes ; un tome un tantinet faiblard ; un coup de mou, de moins bien pardonnable car inévitable au cœur d’un cycle déjà si riche. Déception donc… Cà devait arriver… Un coup d’épée dans l’eau, une baisse de régime, un tilt ponctuel ?

           Même si le constat n’est que relatif, après la plénitude scénaristique des trois tomes précédents (« Delta », « Julius et Romea », « Strike », respectivement 11ème, 12ème et 13 ème épisodes de la série) l’intrigue baisse soudain en qualité. Faute à une mauvaise gestion scénaristique née d’un trop plein d’ingrédients au menu. Les interrogations ne sont pas résolues en temps utiles ; le tout se brouille et perd ses priorités ; l’épilogue s’en trouve bousculé, raccourci. Trop de plans de lecture imbriqués. La lisibilité s’y perd, impose une relecture. Un scénario touffu à l’excès, bavard, où le lecteur joue sans cesse au « qui est qui ? ». Si de l’intrigue on choppe l’essentiel, des interrogations satellitaires non résolues s’échappent néanmoins. Un fil d’Ariane resserré autour du pitch central aurait levé ces écueils. Il faut deux lectures pour tout assimiler, goûter toute la sève. Et pourtant, les intentions étaient bonnes et comme toujours étonnantes ….



mardi 28 juillet 2026

Strike - Jeremiah n°13 - Hermann (BD)

 

(Dupuis ed., collection « Repérages, version 1988)

Hermann est décédé le 22 mars 2026 ; il avait 87 ans. Derrière lui, une longue et prolifique carrière de dessinateur-scénariste. Son cycle « Jeremiah », désormais orphelin, se referme donc avec « Les larbins », son 42ème et ultime épisode. « Strike », le 13ème tome (1988), ici chroniqué, se situe environ au tiers du parcours. A découvrir, lire et chroniquer, encore du pain sur la planche. D’autant que d’autres cycles et one-shots signés par l’auteur, patientent en PAL: « Les Tours de Bois-Maury », « Comanche », « Bernard Prince » …. etc.

Avec « Strike », Hermann, sur la lancée des 12 tomes précédents, tente une nouvelle fois le mix SF post-apo/western, deux thématiques dont on ne doute plus de la miscibilité. Le tout, un cocktail toujours pertinent. Pour autant, ce 13ème tome voit son background post-apo habituel réduit à minima. Ce n’est presque plus de l’anticipation mais une histoire de notre époque. Quelques rares vignettes font indirectement référence à la catastrophe qui a dépeuplé la Terre : ruines éparses, carcasse squelettique d’un pylône haute-tension posée au loin sur l’horizon, ses fils électriques arrachés et trainants au sol. De même, l’empreinte western embarquée jusqu’alors récurrente, devient satellitaire, s’émiette, voire s’efface ; pour preuve, un panneau en ville, là où se déroule l’essentiel de l’action, mentionne « No horses in town ».

L’état de grâce scénaristique à l’œuvre dans les deux tomes précédents (« Delta », « Julius & Romera ») laissait à penser que le soufflé allait inévitablement retomber. La prouesse perdure néanmoins tout du long et offre peut-être le meilleur de la série. L’intrigue tient la route, l’articulation dialogues/images est bien huilée et offre une lecture dense, agréable et aisée ; le graphisme est inspiré (à noter une prédominance des scènes d’intérieur mêlant habilement les contrastes d’éclairages). L’effet cinématographique dû à l’absence de récitatif (la voix off du 24 images/secondes) est, une nouvelle fois au rendez-vous et fait mouche.

L’intrigue s’insère dans une des grandes villes reconstruites, désormais flambant neuves, où bourgeonnent à nouveau, presque naturellement, les anciennes tares de la civilisation, où s’enrichit et prospère la lie de l’humanité. Argent, sexe et alcool à la portée de toutes les tentations, de toutes les malversations. L’intrigue se resserre autour de deux pôles locaux où la loi et l’ordre ne sont que des leurres : le Vega-Bowling (et son gérant maffieux) et le Palais du Divin Cœur Céleste (où règne le Divin J.P. Wang-Schmitz).

Faire « strike » au bowling c’est décaniller les six quilles dès le premier lancer. Jeremiah, à ce jeu, se montre de prime abord candide, naïf et maladroit, bientôt as imbattable. Effet bluff de poker, pigeons appâtés, bientôt ferrés et débiteurs. Les paris pour le battre, en bordure de piste, vont bon train mais gare à l’effet boomerang, les poches vidées et retournées deviennent alors monnaie courante. Les gains sont rondelets. Kurdy, le pote de toujours, est un madré coquin ; il sait y faire pour que grimpent les mises et soient plumés les fanfarons. D’un pigeon l’autre : de quoi se refaire les finances. Tondre les pélots du coin est aisé … sauf que le gérant maffieux du bowling, inquiet du manège, convie son champion perso à la fête ; il trichera sans vergogne et préparera l’hallali. Haro sur nos deux héros. A moins qu’un autre scénario ne se prépare en parallèle où ils ne seront plus que figurants étonnés…

A l’arrière- plan, dans les coulisses, à la périphérie de la ville, le Palais du Divin Cœur Céleste, J.P. Wang-Schmitz, l’Initié et son char céleste (une sorte de papamobile). Une secte vorace, son gourou ventripotent et adipeux, amateur de chairs fraiches chimiquement « tranquillisées ». Tout pour le pognon, le sexe, l’influence et le pouvoir, quitte aux malversations les plus tordues voire aux meurtres.

Quelques autres personnages :

Une dame-pipi, celle du bowling, prêtresse en sous-sol carrelé ; au troisième âge finissant assumé ; un personnage inattendu et haut en couleurs ; une vieille dame moins décalée et effacée qu’il n’y parait car, sans y paraitre, en prise directe avec les évènements. C’est le facteur X du récit. Elle va sceller brutalement les destins des protagonistes, assumer une vengeance d’explosive manière et conclure l’épisode d’un twist pour le moins inattendu.

Un longiligne, osseux et miséreux clergyman à bicyclette, aux dents déchaussées et aux vêtements miteux, à la bible sans cesse brandie pour des anathèmes furieux, au temple délabré et bientôt incendié, convoquant en vain le Seigneur à l’aide pour chasser le Divin J.P. Wang-Schmitz hors de la cité. Ce dernier le fera garrotter sans ciller à la corde à piano.

La fille de papier de service, naïve blonde peu vêtue, belle orpheline sous camisole chimique, proie charnelle sauvée des grosses papattes libidineuses du grand méchant gourou.

Jeremiah et Kurdy se tireront du guêpier sans trop en comprendre tous les tenants et aboutissants. Deux héros par la bande, « … deux bouchons perdus en mer. Ballotés au gré des évènements, ils subissent le chaos. » dixit Hermann en interview dans l’encart au format poster de l’édition qui m’est proposée (Dupuis ed., collection « Repérages, version 1989). Ils sortiront de la BD sans savoir pourquoi, derrière eux, se sont refermés les destins de nombre de salopards.

Une atmosphère à la Chabrol, un presque huis-clos, où des notables à faux-semblants tirent des ficelles grosses comme des garrots, tandis que patientent des vengeances rentrées qui ne demandent qu’à se libérer.

D’un épisode l’autre, Jeremiah et Kurdy, en gueules de western récurrentes, errent nonchalamment, d’un background post-apo à l’autre. Effets one-shot renouvelés. A suivre. D’enthousiasme. Fidèle je reste.


dimanche 26 juillet 2026

Méliès à la plage (La magie du cinéma dans un transat) – Olivier Cotte

 

Ed. Dunot (2026)

En France, du temps du cinéma muet, de la toute fin du 19ème siècle jusqu’aux premières décennies du 20ème, soit une trentaine d’années durant …

… depuis l’époque des chapeaux décorés ou fleuris de ces dames, leurs ombrelles sous le soleil, les amples robes et corsets rigides ; les blancs canotiers de ces messieurs, leurs redingotes, les gilets à montres-goussets …

… jusqu’au-delà des années sombres de la guerre, l’émergence d’un monde nouveau, ses modes vestimentaires et l’état d’esprit des années trente….

… le cinématographe d’antan, ancêtre de la vidéo numérique, naissait. Dans la foulée: les balbutiements du 7ème Art, le système D ouvert aux Geo Trouvetou de la pellicule et du nitrate d’argent, les premiers effets spéciaux de bric et de broc mais pour autant criants (ou presque) de réalisme (Star Wars, sors de ce corps .. !), la gourmandise des opportunismes commerciaux quitte aux piratages (et oui, déjà.. !), les pionniers passionnés avides de l’exploration des possibles que laissa entrevoir une telle invention.

Ce furent, parmi quelques autres, les Frères Lumière, Thomas Edison et, pour le coup, Georges Mélies (1861-1931). Pour ce dernier, une belle aventure se profilait, la passion de toute une vie, où « tout était à inventer » (dixit la 4 de couv) et dont les héritiers de cœur tirent encore profit artistique.

Méliès donc, et bien parlons-en ..! « Silence, on tourne » ; même si le réalisateur n’a, sans doute, jamais prononcé cette formule magique. « Méliès à la plage », aux Ed. Dunod (2026), fait revivre une époque défunte. Les propos d’Olivier Cotte, l’auteur, précis, érudits et passionnés abordent à ses sources ce « premier » cinéma de fiction, celui signé Méliès, muet et en N&B, pionnier et balbutiant, vendu comme attraction foraine au mètre linéaire de pellicule, évoluant au rythme frénétique des menues trouvailles improbables d’un bricoleur de génie, hésitant entre documentaires filmés de par le monde et brèves fictions souvent naïves mais illuminés d’effets spéciaux ingénieux en couches multiples … Méliès pour finir se perdant financièrement et artistiquement, amer destin anticipé, bien avant ce parlant inéluctable qui, en enfant indigne, l’aurait mis, lui aussi, sur la paille sans se retourner .. si ce n’est, en 29, pour un ultime hommage Salle Playel quand on le reconnut, tenant misérablement un kiosque sur les quais de la Gare Montparnasse.

De Méliès, avant lecture de l’ouvrage de Cotte, je ne gardais que quelques souvenirs fragmentaires de son célèbre « Voyage dans la Lune ». Ses naïfs mais sublimes décors peints de la main même du réalisateur. La Lune, en arrêt sur image mythique ; son visage rendu humain, éborgné d’un obus stellaire ; le projectile habité d’aventuriers sautillants, pétillants et endimanchés. Le court-métrage est un chef d’œuvre du 7ème art, un bijou d’Imaginaire pur qui, 12 minutes durant, offre un point d’orgue au cinéma fictionnel muet. Sous-titres ancêtres des voix off ciné à venir, noir et blanc tressautant et aux contrastes affirmés, scènes alertes, vives et saccadées, plans frontaux systématiques cousins de ceux que le théâtre offre aux spectateurs du premier rang.

Mélies, c’est aussi et majoritairement, une œuvre foisonnante, une myriade de bouts de films (près de 500), docus et le plus souvent fictions, pour la plupart perdus de vue ou détruits par le réalisateur lui-même quand, acculé à la faillite, il désespéra. Méliès : des éclats de fictions inspirés, tournés à la manivelle en 14 images/seconde, plus proches de la Féérie, voire du Fantastique que de la Science-Fiction ; des rêves merveilleux et obstinément décalés de la réalité en cours ; des pièces d’un puzzle gigantesque témoins d’un Imaginaire d’auteur totalement détaché du quotidien, tout entier tourné vers une restitution cinématographique purement virtuelle.

Méliès, un grand enfant ?  Sa famille était dans la chaussure de luxe, un marché commercial florissant, lui assurant un avenir sans problème financier. Le futur réalisateur s’y refusa et, en conséquence vendit ses parts à ses frères, préférant la prestidigitation qui lui laissa bientôt entrevoir tout le profit artistique et financier qu’il pouvait tirer du cinéma naissant. Ainsi naissent les rêveurs, ces fous visionnaires qui, en marge, ne feront jamais comme les autres.

En background, au-delà de la seule évocation de la personnalité et de l’itinéraire de vie du réalisateur, « Méliès à la plage » explore dans son jus toute une époque. Entre la préhistoire graphique de l’image simplement dessinée voire peinte et la modernité de celle offrant l’illusion du mouvement, il est question, entre autres, de l’incendie tragique du Bazar de la Charité dû à un projecteur ciné en flammes ; de trucs de scène révélés, importés du théâtre de l’illusion et adaptés sur pellicule (substitution, cache et contre-cache) ; de « L’arroseur arrosé », de « L’arrivée d’un train en gare de la Ciotat » … tout un bric à brac de détails enchevêtrés qui font les délices de la lecture.

Méliès, un pionnier cinéaste d’importance, passionné et jusqu’auboutiste dans ses choix, s’obstinant trop longtemps dans ses plans théâtraux, le plus souvent frontaux. La faillite le terrassa quand il ne sut plus s’adapter aux tournants que prit le genre.

Je ne suis pas cinéphile. Ou si peu. Ma culture 7ème art, s’est révélée, avec le temps, diffuse, sporadique et ponctuelle. Je ne me suis intéressé au genre qu’au coup par coup depuis, qu’adolescent, d’autres passions sont venues squatter tout mon temps libre : SF surtout, mais aussi BD, polar et rock. Néanmoins, de temps à autre, sur le fil d’un roman lu et apprécié, curieux de son adaptation ciné apte à dévoiler un autre regard que le mien, je me suis tourné vers certaines biographies ou essais, voire des romans baignant dans le 24 images/seconde. C’est le cas, pour ces derniers, de « Le crépuscule des stars » de Robert Bloch qui narre, avec passion, la transition, quelquefois tragique, du muet hollywoodien vers le parlant. D’autre part, mon intérêt pour la SF, m’a conduit à frôler, néanmoins sans approfondir, le Merveilleux, le Fantastique et la Féérie chers à Georges Méliès, trois éléments moteurs de son univers cinématographique. Rien d’étonnant, en conséquence, à ce que la présente biographie m’ai attiré l’œil.

Merci Babelio, Masse Critique, l’auteur et l’éditeur. Je ne regrette rien, m’étant laissé entrainer, sur le fil d’une prose aisée et érudite, par un étonnant et passionnant voyage dans le temps. Les pages se tournaient d’elles-mêmes comme se déroule une bobine de pellicule ciné … qui, soudain libérée, son dernier mètre fouettant inlassablement l’air, laisse revenir la pleine lumière dans la pièce. Méliès, et l’ouvrage dans la foulée, surent capter la réalité derrière les décors truqués et la fiction sous les sunlights. Sacré témoignage que celui offert.. !

vendredi 10 juillet 2026

Le Cactus et l'Avocat

    Un avocat et un mini-cactus posés sur une table de jardin sous les lumières rasantes d'un petit matin d'été.

    J'ai appuyé sur le déclencheur de l'appareil photo quand j'ai entrevu intuitivement dans la scène l'évocation de deux collections SF.

    Lesquelles ?

samedi 13 juin 2026

La vieille anglaise et le continent – Jeanne-A Debats

 

Nouvelles ED. ActuSF – Collection Nagopi (2026)


Les Nouvelles Editions ActuSF ont inauguré, il y a peu, sous le titre générique de « Nagopi », une collection dédiée aux novellas de SF, de Fantastique et de Fantasy. On y trouve « La vieille anglaise et le continent » de Jeanne-A Debats. C’est une réédition de 2008, issue du catalogue Griffe d’Encre. Pour l’occasion, le titre en renaissance est agrémenté en postface d’une courte interview de l’auteure qui remet en actualité ses thématiques internes. C’est le troisième volume de la collection. L’ouvrage eut son heure de gloire en territoire SF, quand il fut couronné de prix (Julia Verlanger, Rosny aîné, Grand Prix de l’Imaginaire, Prix du lundi). La une de couverture est illustrée par Melchior Ascaride qui participe à chaque occurrence de la collection et que l’on croisa aux « Moutons Electriques ». La 4 de couv, en bas à droite, affiche la mention « Ce livre est 100% humain, sans recours à l’IA » ; des temps éditoriaux étonnants sont à venir. Là, on est prévenus et c’est légitime.. !

« La vieille anglaise et le continent » pourrait prendre place aux sommaires d’éditions réactualisées d’« Histoires écologiques » et « … de clones », en Livre de Poche,  dans « La Grande Anthologie de la Science-Fiction », au titre des nouvelles significatives ayant exploré récemment ces thématiques. Mais son format, celui de novella, l’en empêche … mais ce n’est pas un défaut, bien au contraire, l’espace laissé à sa disposition lui convient à merveille.

La novella est un espace littéraire cher à la Science-Fiction. Le genre, par le passé, a su tirer des fruits succulents des limites qu’elle impose aux auteurs qui souhaite s’y essayer. C’est un format quantitatif qui se situe, en nombre de signes, à équidistance du carcan resserré de la nouvelle et du format plus classique du roman. L’hypertrophie digressive du cycle, parfois démesurée, lui est hors d’atteinte, appartenant à d’autres mondes où la crédibilité vient de la somme des détails accumulés. La novella autorise, sur le fil de postulats simples rapidement essorés de leurs conséquences, des territoires scénaristiques oscillant entre le strict nécessaire et la boulimie de mots des séries à rallonges. Face à face: d’un côté, économie d’idées et de mots ; de l’autre, effervescence de signes et intrigues boursoufflées. Ainsi, pour un auteur, au cœur d’une troisième voie, la novella offre la sensation d’encore prendre son temps entre, brièveté oblige, économie d’intentions et espaces littéraires infinis. Il y a sprint d’un côté, course de fond de l’autre ; au mitan se trouve une formule dans laquelle, ici, Jeanne-A Debats va nous proposer « La vieille anglaise et le continent ». Elle s’y sent à l’aise. A nous d’en profiter… !

La novella qui nous occupe suit deux fils narratifs parallèles (dont l’un est à la première personne du singulier) qui, convergents et enchevêtrés au plus serré, n’occupent qu’une centaine de pages entre écologisme baleinier radical et sa contre-partie industrielle, hard sf biologique et poésie narrative, par instants, de toute beauté. Les postulats de départ sont passionnants et judicieux ; tout autant que d’actualité car l’on vient d’annoncer, ces jours-ci, la découverte d’un gigantesque cimetière de baleines dans l’Océan Indien. Le Continent imaginé par l’auteure ?

Le plus grand cimetière de baleines au monde découvert au fond de l'océan Indien (France Info)

Mine de rien (mais est-ce, après tout, étonnant, le Sens of Wonder induit est si proche … !) nombre de romans SF, en backgrounds spectaculaires, mettent en scène des cétacés comme moteurs d’intrigues science-fictives: baleines et cachalots volants qui, en compagnie d’Hommes-Jonas, participent à « La Compagnie des Glaces » de G.J. Arnaud ; celles, spatiales, de « Baleinier de la nuit » de Robert-F. Young … et en cousins d’espèce, les dauphins de David Brin et de Robert Merle… etc. Jeanne-A Debats, quant à elle, jette sur la thématique baleinière un regard d’eco-warrior en écho aux convictions de la « vieille anglaise » acariâtre et désabusée qu’elle met en scène. C’est une héroïne qui, à l’agonie d’un cancer généralisé, dans un ultime baroud d’honneur écologique, accepte « la transmission d’esprit », que la science lui propose, dans le dans le corps d’un grand cachalot male. C’est l’équivalent « homme/animal » du transfert « homme/clone » présent dans « Carbone modifié » de Richard Morgan, « La jungle hormone » de Robert Reed, « « Reconstitué » de Sean Williams…). « La vieille anglaise » s’y résigne à deux doigts de l’ultime instant de bascule entre vie et mort, comme solution transhumaniste vers le bonus de vie, de bouts de survie en bouts de survie, voire l’immortalité. Un esprit donneur à un corps receveur, d’un être à l’agonie vers un corps ô combien différent … l’ébauche de moyens de lutte nouveaux au profit d’une espèce en voie de disparition.

La suite, pour ne pas spoiler, appartient à un récit … à qui est offert une deuxième vie à l’usage des lecteurs qui, comme moi, sont passés à côté de la première… Ils ne regretteront pas d’être passés par là.

SP. Merci à l'auteure et à ActuSF Editeur.

lundi 18 mai 2026

La fille du bois tordu (Une aventure de Robert Le Diable) – Isaac Wens (BD)

 Mosquito Ed. (2026)

« La fille du bois tordu » est une bande dessinée française parue en février 2026 aux Ed. Mosquito. Elle est signée, textes et dessins mêlés, par Isaac Wens. C’est l’épisode inaugural d’une série intitulée « Une aventure de Robert Le Diable ». L’album semble néanmoins faire suite naturelle à un one-shot éponyme de 2000, du même auteur et chez le même éditeur. « La maison des broyeurs d’os », le tome à paraitre, au titre sinistre mais prometteur, sera, je l’espère, fortement teinté du même Fantastique classique brassé de régionalisme gersois. Tout un programme.. !

Entre les mains du lecteur, sous ses yeux amusés, s’amorce un étonnant pot-pourri jubilatoire imbriquant maints stéréotypes du Fantastique classique : la maison et le bois hantés, les pluies de crapauds comme témoins d’activités diaboliques, le croquemort et sa charrette transportant les cercueils … etc. Nombre de figures de proue du genre resurgissent : le vampire, le loup-garou, la sorcière, le fantôme (celui de d’Artagnan), l’enfant différent. Une belle collection d’êtres marginaux teintant l’atmosphère d’étrangetés. L’intrigue regorge de clichés comme autant de clins d’œil ; ils interagissent en toute crédibilité scénaristique. Il n’y a pas détournement de stéréotypes mais hommage au genre.

L’intrigue prend place, début XXème siècle, en Gascogne, un pays de légendes campagnardes s’il en est … mais aussi à Londres, durant un hiver aux nuits brouillées par le Fog, ses cimetières lugubres, ses rues peu sures…

 « Le Bois Tordu » dans le Gers. Un lieu hanté ? Un croquemort s’y rend, apeuré. Sa charrette portant un cercueil vide. Une pluie de crapauds. Un sentier tortueux, couvert et ténébreux. D’un côté l’autre, de hauts arbres serrés, creux et tourne-vrillés, séculaires et dénudés. Une étroite et sombre clairière. En son centre, une haute demeure biscornue, à colombages aberrants, sans aucune logique d’assemblage.

Là habite Mr. Schrôdinger, « L’immortel », l’ancien bagnard centenaire, tatoué de signes cabalistiques par William Blake lui-même (si, si.. !). Il est celui qui vient de mourir (ou presque) et qu’il va falloir dépecer… Le défunt, sa nièce et son neveu ; tous trois, de par leurs attitudes, semblent emprunter à la Nuit et à ses Créatures. Mais va savoir de quel côté de la pièce ils vont retomber, du Bien ou du Mal ? Suite au prochain épisode.

La « Mésange », celle qui, de noir vêtue, furète et chaparde autour des maisons. Un brin mauvais œil aux dires des gens alentours. Jeune allemande aux français malaisé. Sorcière aux pieds nus et aux yeux vairon… Son frère, le « Drôle », un enfant boulimique, muet et au faciès lunaire. On les dit, tous deux, maudits… mais va savoir ?

Londres, enfin, où, sur un modèle cousin de la « Ligue des gentlemen extraordinaires », le Pyecraft Club se montre friand de demeures hantées et de soirées spirites. Le cercle savant y étudie les phénomènes paranormaux qu’on lui rapporte. S’y s’agitent de biens curieux personnages qui furètent autour des tombes profanées ou dans l’ombre des médiums envoûtés.

Un chasseur de vampires, chapeauté à la Van Helsing, armé de pieux de bois affutés, de gousses d’ail, d’eau bénite et de balles d’argent fondu. Le même, sujet, les nuits de pleine lune, à de violentes crises de lycanthropie… Robert Le Diable, un jeune reporter-photographe de « La Revue des Curiosités » ; trépied, chambre noire et plaques sensibles en bandoulière ; un journaliste fureteur de l’étrange et du surnaturel, en chasse de scoops … Une remuante commode Louis XV hantée, aux pieds frêles, tremblotants, fébriles et trébuchants. Tintamare dans toute la maison… Deux pendus à la croisée des chemins ; un pentacle tracé dans la poussière du grenier, une patte de taupe cousue sur un écusson de soie rouge…

La suite appartient au récit. Vous y croiserez les Autres et le reste. Les surprises seront nombreuses.

L’influence scénaristique de Jacques Tardi, via « Adèle Blanc-Sec », semble manifeste. Le Cimetière de Bunhill Fields rappelle celui de « Momies en folie ». La nuit, des squelettes hébétés s’échappent des caveaux et déambulent lentement, zigzaguent dans les rues londoniennes ensommeillées. Le même humour s’agite aux détours de situations décalées semblables. Le scénar est inspiré, bien agencé dans ses avancées, rythmé dans ses péripéties successives. Le graphisme, semi réaliste, colle au propos de belle manière. Le tout est plaisant… et est à recommander.

Merci Babelio, Masse Critique, l’auteur, l’éditeur.




samedi 4 avril 2026

B.E.T. (Bestioles Extra-Terrestres)

 
Allez-va, je remets çà. Cà faisait une paille.

    J'inaugure, ici et maintenant, les B.E.T. (Bestioles Extra-Terrestres). Il y en aura d'autres si la bonne humeur m'y pousse et qu'elles naissent, une nouvelle fois sous le critérium, la gomme et l'encre noire, plus bêtes que méchantes, presque hilares...

    Y voir un hommage, en passant, à Jack Vance, un prolifique écrivain US de SF qui imagina une ribambelle de créatures extra-terrestres crédibles (ou pas) au rythme de nombreuses nouvelles et romans, de planet-operas aux world-buildings travaillés, tous plus etonnants les uns que les autres.

    Les miennes de bestioles sont, au final, rigolardes et gentiment pépiantes, moins méchantes et irritables qu'elles n'en ont l'air sous leurs faciès loufoques. 

    Elles sont toutes collées sur le background torsadé du format A4. J'en ai expérimenté des dizaines, n'en gardant que les plus déjantées, les sauvegardant dans une boite à chaussures sous mon lit. Cette dernière s'est ouverte toute seule il ya deux nuits. Les B.E.T. ont fait un de ces boucans sur le plancher, dans les placards, cave et grenier. Je n'ai pas dormi. 

    Maintenant, les voici sur le Net, planquez-vous. 


MaJ du 18/05/2026

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