Novedi Ed. (1986)
1986. « Julius et Romea ».
12ème tome d’un cycle prolifique, celui, signé Hermann, consacré
à « Jeremiah ». Le dessinateur/scénariste, 48 pages durant, y abandonne
le versant western qui avait fait la spécificité de la série et entre de
plain-pied en territoire science-fictif classique. L’intrigue se situe à cheval
entre le drame et l’humour. Tantôt l’un, tantôt l’autre. La frontière est
ténue, le point d’équilibre instable.
Les Grandes Plaines sous un ciel
d’été. Une immense cité de verre et d’acier ; une ville sans nom, moderne
et luxueuse. Des gratte-ciels aux façades impressionnantes ; des éclats de
lumière sur le verre et l’acier. Une splendeur arrogante qui se voit de loin, une
incongruité citadine huppée dans un monde post-apo qui vient à peine de toucher
le fond. Une société sous la coupe d’une élite friquée ; un tout renaissant
bien trop tôt de ses ruines ; un pied de nez moqueur tiré à la misère alentour.
Une New-Amérique singeant son riche passé isolationniste. Une idée de riches,
pour les riches. En contrepartie : un monde replié sur lui-même,
autarcique, jaloux de ses privilèges indus, protecteur des siens et implacable
face aux errants du Monde Extérieur. En périphérie immédiate, une banlieue
miséreuse, des ruines, un petit peuple à la marge, un sous-prolétariat mendiant
les faveurs de la Haute-Société.
Et Jeremiah et Kurdy dans tout
cela ? Finances en berne (une fois de plus.. !), ils se font
employer par la voirie municipale. L’obsession présidentielle du toujours plus
propre pousse à l’embauche d’une main d’œuvre sous-payée et apparemment docile.
Rien que des errants, des miséreux venus de l’Extérieur. Cantonniers, laveurs
de vitres, hommes à tout faire … autant de tenues rayées. Tous tondus et
épouillés. Nos héros : les n° 26 et 27, interdits de tout contact (surtout
physique) avec les Résidents. Une Milice municipale brutale et implacable, en
uniformes bruns, armée de pistolets et à la matraque facile.
En somme, une SF classique,
contre-utopique de fond.
Il y a Le Président et son
tendon d’Achille, Romea, sa fille, à ses yeux, intouchable. En rejet de
l’autorité paternelle, elle n’a pas vu l’eau du bain depuis des années, sale
comme un peigne, des mouches bourdonnant en nuées autour d’elle. Cradingue tout
autant, Julius qui, à la limite de la zone protégée, joue de la
cornemuse (sic) au pied de la tour de sa Belle. Tous deux : bien-aimés
platoniques, mouches partagées, amours interdites en attente de happy-end (ou
pas.. !). Odorama BD garanti, on s’y croirait. Les deux prénoms, à peine maquillés,
ne trompent personne. L’emprunt shakespearien est évident. Le drame recommencé
n’est, néanmoins, qu’un fil rouge en hommage rigolard. L’important est
ailleurs.
Il y a Emma, la poupée gonflable en manque de rustines ; Rocky, son compagnon négligé, à l’affut voyeur, moqueur et cynique de ses contemporains devant son mur d’écrans clandestins ; Stone-B, le grand méchant type, déjà rencontré dans un épisode précédent ; une épouse délaissée et nymphomane, un taureau en colère ….
Il y a « L’ange Noir »
(dixit), au profil de super-héros masqué (Cf la une de couv), qui, en rébellion
contre l’ordre établi, shoote dans les poubelles de la voirie, en déversant les
immondices avant de s’enfuir. Qui-est-ce ? Patience et surprise. On
dirait, le concernant, du Marvel Comics ; fallait oser ; l’anti-héros
pouvait se montrer hors-sujet ; mais sa présence est légitime, le scénario
en est enrichi.
Il y a l’Arène où se jouent,
sold out, les destins des dissidents. Y périssent ceux qui émargent dangereusement
de l’entre-soi ; ceux dont on doute, ceux dont on suspecte les incivilités ;
les réfractaires à deux doigts de la rébellion ; les clandestins couleur
murailles Et bien entendu, ni Jeremiah ni Kurdy n’agiront dans la
norme, ne joueront pas le jeu, quitte à plonger dans les ennuis.
Comment une intrigue agglutinant
autant d’éléments improbables peut-elle rendre un tout aussi réaliste ? Hermann
rend la copie crédible d’un monde possible. Un miracle ? D’autant qu’il y
fait tout ; l’homme est un couteau suisse de la BD : scénar, dessins
et coloriages. Il y a peu, appelant à un co-auteur pour les textes, je parlais
de potentialités perdues. J’avais tort. Le tome embarque, d’une vignette
l’autre, une logique visuelle et scénaristique implacable ; tout
s’enchaine sans accroc, en douceur. La compréhension des codes embarqués est
immédiate. La preuve en est puisqu’Hermann fait l’impasse systématique
sur les cartouches dans les vignettes. « Pendant ce temps »,
par exemple, est interdit de séjour. Economie judicieuse de moyens. L’action
n’en est que plus rythmée. De l’art, c’est de l’art. Tout se déroule comme au
ciné, voix off exclue. Ce n’est plus de la BD, c’est du cinoche ; les raccords
habiles et astucieux, justifiés et efficaces, sont là pour le prouver.
Et pour finir, ce constat. Entre drame
et humour, l’épisode n’est pas loin de se montrer, à mon avis, le plus réussi
de la série.
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