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mardi 17 mars 2026

Les mille verbes – Alexandre Decrauze (BD)

 

Les Nouvelles Editions ActuSF - Collection Ithaque (2026)

« Les mille verbes » aux Nouvelles Editions ActuSF, dans leur nouvelle collection « Ithaque » (2026), est, en one-shot BD, la louable et justifiée restitution papier d’un webtoon en ligne (2013). Le titre en est éponyme et le contenu retravaillé par les soins de son dessinateur/scénariste Alexandre Decrauze. C’est, au final, et pour le moins, au-delà d’un premier roman graphique plus que prometteur, une réussite picturale et scénaristique.  « Les mille verbes » : une œuvre atypique qui se mérite et où le plaisir de lire quelque chose de différent emporte tout. L’album lorgne ainsi vers l’O.L.N.I. ; il surprend, étonne et lecture achevée, enthousiasme par son originalité. La dernière page tournée laisse un goût agréable de « reviens-y ».  C’est tout ce qu’on souhaite à l’ouvrage ..!

Au départ, pourtant, pour me plaire, rien n’était acquis. Au-delà de la une de couverture de toute beauté, les premières pages m’ont, de prime abord, étonné. Le graphisme embarqué, est un mélange, il me semble, mais je peux me tromper, de dessins au trait rapide et bousculé, de gouaches et d’aquarelles aux couleurs inspirées. Il n’est pas inintéressant, loin de là, mais se montre ici peu en accord avec l’orthodoxie d’une BD classique. Il suffit pour adhérer, et ça ne dure guère, de se laisser prendre par la main pour que tout rentre dans l’ordre, de se laisser accaparer par le charme ambiant, de disséquer le pourquoi de la manière, d’en comprendre les mécanismes à l’œuvre, les assimiler, les faire siens, s’enthousiasmer des interactions habiles qu’il y a entre un scénario en béton et des dessins plus riches qu’il n’y parait. Les deux, intrigue et crobars, côte à côte, pour que … la fête commence et se montre belle.

En France. En province. Au XVIIIème siècle, lorsque s’ébauchent les premiers soubresauts annonciateurs de la Révolution. A l’époque royale des aristos miteux, ex-roturiers opportunistes, aux titres de noblesse arrachés, souvent par la force et l’argent à nombre de nobliaux ruinés. Aux temps incertains des relais de poste isolés, des diligences cossues, rebondies, cahotantes et aux chevaux harassés ; des auberges de campagne peu sécures ; des spadassins, tueurs à gages, détrousseurs de grands chemins…. des villes aux chiches lumières et au pavé luisant, là où sévissent coupe-jarrets et hommes de main.

Claude de Horville, surnommé la Pustule en raison d’un énorme molluscum-pendulum accroché à son proéminent tarin turgescent, est un anti-héros comme on aime les détester. Il se montre proche du fieffé coquin Benvenuto Gesufal tel qu’imaginé par Jean-Philippe Jaworski dans « Gagner la guerre ». C’est un fourbe rusé, menteur sans vergogne, bluffeur, parieur invétéré, tricheur habile aux cartes truquées et aux jeux d’argent, fripouille attentive aux bourses sonnantes qui ne sont pas les siennes, beau parleur cajoleur et roublard, homme à femmes, surtout celles des autres. C’est une grande gueule abjecte et bravache, un menteur, un scélérat attaché aux entourloupettes qu’il mijote sans remords. Mais son destin va changer quand, allant jusqu’au meurtre, il va subir la malédiction d’une de ses victimes. Désormais pauvre hère assommé par la damnation qui le menace, homme désormais affaibli en fantôme de lui-même, il est peu à peu psychologiquement miné par le machiavélisme de la malédiction qui le ronge, le mine, le domine.

De rencontre en rencontre, sur le fil du pire, d’aventure en aventure … jusqu’à l’épilogue.

D’une roulotte bohémienne à un monastère isolé où cacher ses silences en passant par une cabane misérable, perdue dans les bois, où aurait pu naitre l’amour ; d’un tripot sordide où s’anime la fièvre du jeu à une chambre d’hôtel minable où, en ville, terrer sa solitude ; d’un ours en peluche éventré aux yeux en boutons de culotte à un carnet de croquis et de poésies…. Ni remords ni rédemption, juste une simple lutte de survie, où se greffe bientôt le Fantastique, à tenter de ralentir le temps qui passe ; le héros ne regrette rien, seuls comptent les moyens pour économiser ses mots et s’en sortir car…

« Je t’ai laissé mille mots à prononcer avant que tu ne rendes ton dernier souffle. J’ai hâte d’entendre ta réplique finale ».

Au prononcé d’une telle malédiction s’amorce le compte à rebours d’une vengeance implacable. La personne qui maudit est une jeune bohémienne aux parents trucidés sous ses yeux. Ceux ciblés par la damnation, Claude de Horville et son frère, coupables en sus de vols de bijoux. Une malédiction proférée dans la haine. Mille mots, seulement… et basta, la mort pour rendu de monnaie. Reste le solde sur peau de chagrin. De quoi économiser ses propos, se taire, apprendre le silence, fuir les autres et leurs désirs de conversation. Comment se tirer de ce mauvais pas, retarder l’échéance ? Horville, bouche cousue, à minima de mots, apprend la solitude, l’incompréhension que lui porte désormais les autres.

Merci à l’auteur et à l’éditeur…







mardi 3 février 2026

Julius et Romea – Jeremiah n°12 – Hermann (BD)

 

Novedi Ed. (1986)

1986. « Julius et Romea ». 12ème tome d’un cycle prolifique, celui, signé Hermann, consacré à « Jeremiah ». Le dessinateur/scénariste, 48 pages durant, y abandonne le versant western qui avait fait la spécificité de la série et entre de plain-pied en territoire science-fictif classique. L’intrigue se situe à cheval entre le drame et l’humour. Tantôt l’un, tantôt l’autre. La frontière est ténue, le point d’équilibre instable.

Les Grandes Plaines sous un ciel d’été. Une immense cité de verre et d’acier ; une ville sans nom, moderne et luxueuse. Des gratte-ciels aux façades impressionnantes ; des éclats de lumière sur le verre et l’acier. Une splendeur arrogante qui se voit de loin, une incongruité citadine huppée dans un monde post-apo qui vient à peine de toucher le fond. Une société sous la coupe d’une élite friquée ; un tout renaissant bien trop tôt de ses ruines ; un pied de nez moqueur tiré à la misère alentour. Une New-Amérique singeant son riche passé isolationniste. Une idée de riches, pour les riches. En contrepartie : un monde replié sur lui-même, autarcique, jaloux de ses privilèges indus, protecteur des siens et implacable face aux errants du Monde Extérieur. En périphérie immédiate, une banlieue miséreuse, des ruines, un petit peuple à la marge, un sous-prolétariat mendiant les faveurs de la Haute-Société.

 Et Jeremiah et Kurdy dans tout cela ? Finances en berne (une fois de plus.. !), ils se font employer par la voirie municipale. L’obsession présidentielle du toujours plus propre pousse à l’embauche d’une main d’œuvre sous-payée et apparemment docile. Rien que des errants, des miséreux venus de l’Extérieur. Cantonniers, laveurs de vitres, hommes à tout faire … autant de tenues rayées. Tous tondus et épouillés. Nos héros : les n° 26 et 27, interdits de tout contact (surtout physique) avec les Résidents. Une Milice municipale brutale et implacable, en uniformes bruns, armée de pistolets et à la matraque facile.

En somme, une SF classique, contre-utopique de fond.

Il y a Le Président et son tendon d’Achille, Romea, sa fille, à ses yeux, intouchable. En rejet de l’autorité paternelle, elle n’a pas vu l’eau du bain depuis des années, sale comme un peigne, des mouches bourdonnant en nuées autour d’elle. Cradingue tout autant, Julius qui, à la limite de la zone protégée, joue de la cornemuse (sic) au pied de la tour de sa Belle. Tous deux : bien-aimés platoniques, mouches partagées, amours interdites en attente de happy-end (ou pas.. !). Odorama BD garanti, on s’y croirait. Les deux prénoms, à peine maquillés, ne trompent personne. L’emprunt shakespearien est évident. Le drame recommencé n’est, néanmoins, qu’un fil rouge en hommage rigolard. L’important est ailleurs.

Il y a Emma, la poupée gonflable en manque de rustines ; Rocky, son compagnon négligé, à l’affut voyeur, moqueur et cynique de ses contemporains devant son mur d’écrans clandestins ; Stone-B, le grand méchant type, déjà rencontré dans un épisode précédent ; une épouse délaissée et nymphomane, un taureau en colère …. 

Il y a « L’ange Noir » (dixit), au profil de super-héros masqué (Cf la une de couv), qui, en rébellion contre l’ordre établi, shoote dans les poubelles de la voirie, en déversant les immondices avant de s’enfuir. Qui-est-ce ? Patience et surprise. On dirait, le concernant, du Marvel Comics ; fallait oser ; l’anti-héros pouvait se montrer hors-sujet ; mais sa présence est légitime, le scénario en est enrichi.

Il y a l’Arène où se jouent, sold out, les destins des dissidents. Y périssent ceux qui émargent dangereusement de l’entre-soi ; ceux dont on doute, ceux dont on suspecte les incivilités ; les réfractaires à deux doigts de la rébellion ; les clandestins couleur murailles Et bien entendu, ni Jeremiah ni Kurdy n’agiront dans la norme, ne joueront pas le jeu, quitte à plonger dans les ennuis.

Comment une intrigue agglutinant autant d’éléments improbables peut-elle rendre un tout aussi réaliste ? Hermann rend la copie crédible d’un monde possible. Un miracle ? D’autant qu’il y fait tout ; l’homme est un couteau suisse de la BD : scénar, dessins et coloriages. Il y a peu, appelant à un co-auteur pour les textes, je parlais de potentialités perdues. J’avais tort. Le tome embarque, d’une vignette l’autre, une logique visuelle et scénaristique implacable ; tout s’enchaine sans accroc, en douceur. La compréhension des codes embarqués est immédiate. La preuve en est puisqu’Hermann fait l’impasse systématique sur les cartouches dans les vignettes. « Pendant ce temps », par exemple, est interdit de séjour. Economie judicieuse de moyens. L’action n’en est que plus rythmée. De l’art, c’est de l’art. Tout se déroule comme au ciné, voix off exclue. Ce n’est plus de la BD, c’est du cinoche ; les raccords habiles et astucieux, justifiés et efficaces, sont là pour le prouver.

Et pour finir, ce constat. Entre drame et humour, l’épisode n’est pas loin de se montrer, à mon avis, le plus réussi de la série.

dimanche 25 janvier 2026

Son of a Gun - Pelaez et Corbet (BD)(2026)

 

Bamboo Ed. (2026)

C’est moi ou le Western, depuis quelques années, semble reprendre de l’allant ?  Le 9ème art y retrouve, avec succès, « le bon côté du colt » (dixit la 4 de couverture). Témoin ce « Son of a gun » qui, de part et d’autre du Rio Grande, se montre une savoureuse, rigolarde et joyeusement parodique BD Western. Elle est, en one shot tous publics, signée Philippe Pelaez (au scénario) et Sébastien Corbet (aux dessins) ; le tout est paru début 2026 aux Ed. Bamboo.

« Son of a gun .. ! », dixit les auteurs, signifie « l’enfoiré.. ! ». L’expression est adressée sur un ton admiratif à celui qui, armé d’un culot monstre, ose tout et revendique l’impossible; quand sa mauvaise foi devient si évidente qu’elle subjugue, prend tout l’espace et fait mouche ; quand un bluff audacieux et improbable est réussi contre toute attente. Elle colle au propos du western où règnent les coups tordus, ceux cyniquement vicelards, les arrangements crapuleux avec la loi et les entourloupes. En voici quelques-unes … en mode Western parodique.

Fin XIXème, sous le soleil brûlant du Texas et du Mexique, deux chasseurs de primes sans scrupules et un homme recherché pour escroquerie, s’associent pour retrouver le trésor perdu du Président de la République mexicaine.

C’est dans un esprit potache ouvertement assumé, (« … nous nous sommes bien amusés » dixit les auteurs dans l’encart en annexe), qu’il nous est proposé de sourire à leurs délires et pitreries via un scénario Western déjanté et décalé. L’ouvrage parodie allègrement le western-spaghetti des 60’s/70’s et pastiche, entre autres et surtout, la quintessence du genre, « Le Bon, la Brute et le Truand » (1966) de Sergio Leone. Lee Van Cleef (Sentenza), Clint Eastwood (Blondin) et Eli Wallach (Touko) renaissent en BD sous les traits de Kentucky T. McBride (« Le Bandit »), Dolores Cordora de Sandoval (« La Belle ») et Cleveland Kirtley, un « Nain » bavard, coléreux et vindicatif. Toute ressemblance avec les personnages de fiction voulus par Leone n’est pas fortuite.

Le graphisme semi-réaliste, hyperdynamique et ensoleillé de la BD (bien dans l’air du temps), ses dialogues itou, se prennent au jeu des détournements potaches, jubilatoires et ingénieux. En découle, au final, un hommage au 7ème art spaghetti non dénué de mérite et de réussite. Le lecteur, amusé et peu à peu conquis, cherche les ingrédients graphiques et scénaristiques qui convergent du 7ème art vers le 9ème.

Quelques exemples, parmi d’autres :

La une de couv se fait l’écho graphique peu discret de la célèbre affiche du film. C’est un bel hommage qui ne passe pas inaperçu. L’intention est claire … « déconne » jouissive à tous les étages.

L’un des personnages imaginés par le duo d’auteurs voit son faciès peu à peu se métamorphoser en celui de Lee Van Cleef (la Brute), une figure hollywoodienne inquiétante et trouble, un acteur ciné pour le moins récurrent du Western-Spaghetti.

On peut lire dans un phylactère : « Le monde se divise en deux catégories, ceux qui sont grands et qui étayent, et ceux qui sont petits et qui creusent. Toi tu creuses. ». Qui pour ne pas se souvenir que de semblables tournures cyniques gravitaient en 25 images/seconde entre Blondin et Touko ?

 En cinémascope, gros plans BD très rapprochés sur les regards des inévitables duellistes à la gâchette légère ; tout se lit dans le blanc de leurs yeux qui ne cillent jamais. Instants d’attente suspendue.

Et un clin d’œil à « Soleil Rouge » quand deux samouraïs, propriétaires de l’hôtel le Lotus Bleu, débarquent soudain dans l’intrigue … Un hommage final ciblant Lucky Luke sur le mode « J’m a poor lonesone cow-boy » mais reprenant « La Cucaracha »… etc.

Saloons bruyants et enfumés, petites serveuses et danseuses en crinolines blanches retroussées, shérif et cowboys locaux, chevaux à l’attache, « Wanted » à l’affiche, banque et hold-up audacieux, pistoleros mal rasés, gringos et péones, as de la gâchette infatués d’eux-mêmes, cactus et paysages désertiques en cinémascope … etc. Et ce gros soleil rond et brûlant au-dessus de tout, ces vautours dans le ciel.

Tous les stéréotypes du genre défilent, nombre de clichés sont revisités, détournés, malaxés et restitués hors des codes classiques du genre. Effet garanti…. Priorité à l’humour, quelques fois noir, à l’absurde improbable, rigolard et potache, aux références ciblées. Un genre ciné revit, y retrouve un peu de son heure de gloire d’antan. « Son of a gun » vaut le détour. J’ai passé, à le lire, du bon temps et le sourire aux lèvres. Et c’est l’essentiel. 

        Merci Babelio, Masse Critique, les auteurs, Bamboo Ed. 







mercredi 14 janvier 2026

Casse-pipe à la Nation – Nestor Burma – Tardi (BD)(1996) & Leo Malet (roman)(1957)

 

            BD : Casterman, probable édition originale de 1996 - Roman : Omnibus ed., réédition 1987


           Tardi nous régale ici, une fois de plus, de son graphisme pointilleux en noir et blanc. Le voici de retour adaptant « Casse-pipe à la Nation » du romancier Leo Malet via son détective privé de fiction, Nestor Burma. C’est la troisième BD de la série, il y en aura quatre ; les suivantes appartiendront à d’autres scénaristes et dessinateurs « d’après les personnages de Tardi ». Dans cet épisode, et peut-être plus que dans tout autre, Paris et ses habitants, encore et encore, prennent la lumière sur la planche à dessins de l’illustrateur. 

Nous sommes, à la fin des années 50, dans le douzième arrondissement, entre la Gare de Lyon, la Place de la Nation et les entrepôts vinicoles de Bercy. 

Mai sur Paris est à la pluie à grands tirets obliques, au pavé mouillé et luisant, aux lumières de la ville réfléchies dans l’eau-miroir des caniveaux. 

Au hasard des vignettes, en fouillant les détails du background, se dessine une époque pas si lointaine que çà, celle de la première décennie des Trente Glorieuses. La restituer ainsi aura imposé un travail de documentation considérable et un amour immodéré des rues de la capitale. 

Colonnes Morris plantées au mitan des trottoirs. Badauds au côte à côte sous le ventre de leurs parapluies ouverts. Au ciné, le long d’un boulevard, « Le faux coupable » d’Hitchcock est à l’affiche. Des BB électriques de la SNCF attendent sous les verrières de la Gare de Lyon. « C’était mieux du temps de la vapeur » se chuchote Burma. 

Du monde, jambes croisées, à la terrasse des cafés ; bières pression, ballons de rouge et petits noirs sur le marbre froid des tables de bistrot. Hirondelles à pélerine et bicyclettes ferraillant le long des trottoirs ; panier à salades au pied d’un commissariat. « L’Algérie aux algériens » en noirs graffitis sur les murs, en unes des quotidiens ou des périodiques : « Paris-Presse, l’Intransigeant », « Détective », « France-Soir » ou « Paris-Match ». Des Peugeot 203, des Panhard, des 4CV, des Juva 4, des Citroën traction avant, des bus à plateforme et contrôleur embarqué, des 2CV camionnette, Scooters Vespa et ID19…. Tout un parc automobile aujourd’hui disparu du macadam. 

Un soir de mai, Nestor Burma, l’esprit chagrin, vient de se faire poser un lapin, Gare de Lyon, par sa secrétaire de retour de vacances dans le Midi. A la Foire du Trône voisine, il suit une inconnue d’attraction en attraction. La brune sexy monte dans le Grand Huit ; Burma suit, se case derrière elle dans le wagon. Au zénith des circonvolutions, on l’attaque violemment par derrière ; il éjecte son agresseur dans le vide, l’homme s’écrase trente mètres plus bas. La police s’en mêle, qui pour vouloir le tuer ?

Ainsi commence le 3ème épisode BD (le 12ème roman) des Nouveaux Mystères de Paris de Leo Malet adapté par Tardi. 

Bidasses en uniforme, au casse-pipe forain, l’œil dans l’alignement de la carabine, petits plombs tirés pour le gain d’un ours en peluche ou d’un filet garni. Auto-tamponneuses aux formes arrondies, carapaçonnées de chromes rutilants, puces chahuteuses sous les gerbes d’étincelles en bout de perches griffant leur ciel électrique. Barbes à papas, guimauve, nougats, pommes d’amour, pralines, gaufres et crêpes. Loteries, « Ici, pas de perdants » braillé à tue-tête. Ballons de baudruche en grappes. Le « Grand Huit Infernal » campe au-dessus de la mêlée, tel un gigantesque squelette de dinosaure couché, vaincu, privé de chair ; ses wagons ferraillant le long de la courbe des côtes, sous les hurlements des midinettes et les dents serrées des hommes. 

Via l’excellence du graphisme en noir et blanc, on perçoit au fil des pages les cris, les éclats de rire, les airs bastringue des orgues de Barbarie. Tardi se régale à nous montrer la fête foraine et son étourdissant foutoir, la foule insouciante et heureuse en ces instants suspendus, tout un joyeux capharnaüm assourdissant. 

Gamins, gamines, papas, mamans, beaux gosses aux bras de starlettes d’un soir, blousons noirs cloutés et gominés, pince-fesses et cherche-midi. Grande roue, chenille, chevaux de bois et balancelles aériennes ; loteries et confiseries ; cartomanciennes ; Hercules de foire et monstre de Java bouffeur de feu. 

Ailleurs, de nuit, loin de la fête et sous la pluie, les façades borgnes en pignons de rue, les tristes maisons de pierre, les terrains vagues, les rues désertes, les wagons-citernes où attend le vin …. 

            L’intrigue est complexe, tissée d’évènements disparates mais convergents ; le déroulé suit les codes du polar noir US où un détective privé cherche à s’affranchir de l’enquête policière, où un héros désabusé se moque largement de ses contemporains. Burma aura fort à faire. Des personnages récurrents : le commissaire Faroux, le journaleux Covert … D’autres pour l’occasion : une paraplégique, une fille à papa, un « pinardier », un Hercule de foire, des loubards bagarreurs, de l’or en magots, des truands, une cuve à vin…. 

L’adaptation BD, comme à l’ordinaire, est très fidèle au roman, embarque de gros morceaux du roman, emprunte au parler populaire, se gonfle d’humour argotique, crée épisodiquement ses propres répliques comme lorsque Burma compare son revolver à « un vrai morceau de la croix du Christ ». 

D’autres Tardi m’attendent. Finie la Foire du Trône. Dommage. Les annonces foraines s’estompent dans la nuit : « En voiture, en voiture pour un nouveau départ », « Roulez, roulez, roulez, roulez jeunesse » ; « En voiture s’il vous plait ».

 

PS : dans la série culte des « Maitres du Mystère », une adaptation radiophonique (1958) du roman est accessible sur You Tube. On y retrouve la patte radiophonique caractéristique des ondes moyennes des 50’s et des 60’s, ces voix d’acteurs restées dans les souvenirs d’enfance de celles et ceux qui ont connu cette époque.

mercredi 19 novembre 2025

Jeremiah n°11 Delta (Hermann)(BD)

 

Ed. Dupuis (1985)

« Delta », paru aux Editions Dupuis en 1985, est le onzième épisode de la série BD consacrée à « Jeremiah ». Elle est toujours signée Hermann et courre depuis 1979. Le lecteur y vient désormais avec ses habitudes, s’attend (à juste raison) à un one-shot enkysté en cœur de cycle ; la recette en est connue et a fait ses preuves. On retrouve avec plaisir ce bon vieux post-apo mitonné à la sauce western que l’on apprécie ; on en ressort le sourire aux lèvres et l’envie d’y revenir, de pousser plus avant, encore et encore. Les repères sont là, immuables, une nouvelle aventure peut commencer… et ne décevra pas car rien n’y semble faiblir. Jusqu’à présent chaque tome lu mérite le suivant sur le temps lent et patient de mes acquisitions aléatoires chez les bouquinistes, d’autant que je m’astreins à lire les tomes dans l’ordre de parution.

Hermann est, une nouvelle fois, seul aux commandes, portant toujours deux chapeaux, pilotant textes et dessins. Si j’ai, un temps, souhaité un scénariste à ses côtés pour l’épauler, je reconnais désormais son art solitaire assumé mettant en parfaite adéquation ses textes et ses magnifiques crobars. Il y faut un sens du rythme qu’il possède d’évidence, presque une alchimie cinématographique en mouvement d’une vignette à l’autre. Les planches se font pellicule ciné. Les dessins ne sont pas noyés par les textes, ils vivent bien dans leur presque intégralité.

La thématique centrale est un huis clos sanglant sur les fils de la vengeance, de l’appât du gain et d’un monde, somme toute nouveau-né, qui réitère ses vieilles erreurs, ses errances guerrières inutiles et ses bassesses. Rien de neuf sous le soleil.

Fait notable et récurrent de tome en tome, les personnages secondaires (et ils sont ici assez nombreux) méritent le relief que le scénario leur accorde (Jeremiah et Kurdy ne s’effacent pas pour autant). Du chef de bande malchanceux et manchot au trio maléfique, (le père au regard fuyant, la mère grande gueule maline, et le fils, colosse benêt au bonnet de laine au ras des sourcils) jusqu’à Luke qui, private joke manifeste, cigarette au bec, épi rebelle et haute dégaine caractéristique n’est pas sans rappeler curieusement le Lucky Luke de Morris (vraisemblablement un hommage graphique qui ne passera pas inaperçu).

La une de couverture rigolote et édénique est trompeuse. Sacré Hermann.. ! Ne pas s’y fier.. ! Le post-apo, lui, ne rigole jamais ou presque ; ce n’est pas son genre. Le paradis n’est pas de ce monde, l’enfer est sous les pas des personnages, derrière chaque page tournée, d’une vignette l’autre. L’illustration en une, pourtant, se montre en pays de farniente, en promesse d’océan, de vagues frangées d’écume, de pieds nus dans la fraicheur de l’eau, de mollets à l’air, les orteils en bouquets de violettes, le pébroque en pare-soleil. A peine plus loin, dès les toutes premières pages, une aile volante aux couleurs d’arc-en-ciel bat les airs, flirte avec les nuages, à flanc de falaise, sur le bleu du ciel. Carpe diem ? Oh que non.. ! Le drame attend patiemment. Si la mer, le sable et l’aile virevoltante sont bien au menu, l’essentiel est ailleurs : en rase campagne, dans une haute demeure délabrée où un aristo déguenillé et miteux se fait dégommer la tronche à grands coups de boule de billard et trancher l’annulaire d’un vif coup de couteau pour le prix d’une énorme émeraude ; dans une raffinerie de pétrole désaffectée où les vies s’éteignent dans le sang versé,  pour prix du rare pétrole qu’il y reste (et revendu à prix d’or) et qu’une bande de bras-cassés convoite ; dans les canalisations percées, les hautes citernes rouillées et éventrées, les gerbes d’étincelles jaillies des armoires électriques fracassées…. Nous voici en pays postapocalyptique classique, là où les cicatrices urbaines de notre société s’éparpillent dans la renaissance de la nature sous le soleil. Le scénario, tortueux porte son poids de noirceurs crapuleuses, de vengeances un temps retenues et violemment libérées l’instant suivant, de crasses tromperies entre amis quand l’argent rôde.

La stratégie du huis-clos sanglant où les personnages sont assassinés les uns après les autres, rappelle celle qui, un cran plus haut dans la violence, verra le jour dans « Une nuit de pleine lune » en 2011. Les bons scénars renaissent toujours d’une façon ou d’une autre.



dimanche 13 juillet 2025

Tintin et moi, entretiens avec Hergé – Hergé, Numa Sadoul

 

Ed. Moulinsart Casterman (2025)

En pays de BD, Hergé fut, mais nul ne l’ignore, le papa-dessins et le papa-mots de Tintin. Il fut un créateur discret et pudique dans l’ombre de sa créature, une silhouette en retrait, presque en filigrane ; un homme peu disert, mystérieux et introspectif qui, enfin, de 1971 à 1975, s’est accepté pleine lumière sous les questions d’un jeune chroniqueur BD, critique émérite en devenir. La présente somme d’interviews, accompagnées d’illustrations pleine page peu connues, est menée par Numa Sadoul, future figure d’importance de la BD ; elle s’étale de 1971 à 1975, année de sa parution. L’objet entre mes mains (paru en 2025) est le fac-similé de la première édition. Le lecteur se trouve à mi-chemin de la création des « Picaros » ; il ne peut y être question de « L’Alph-Art » posthume (on en perçoit l’ombre à venir quand Hergé s’épanche avec passion sur l’Art Moderne).

Je ne suis pas tintinomaniac (il s’en est fallu de peu). Je l’ai lu et le lit encore de temps à autre. Le héros de papier, sur le fil de 24 albums mythiques, a tendrement accompagné comme autant de rêves éveillés mon enfance puis mon adolescence, et par bouffées nostalgiques occasionnelles, mon âge adulte. Je suis venu à « Tintin et moi ; Entretiens avec Hergé » dans le but de raviver mes souvenirs de la série et d’en apprendre davantage sur un auteur qui m’a semblé, par intuition, se cacher derrière le personnage qu’il a créé et le background qu’il a engendré.

Je découvre…

C’est, en somme, un portrait d'Hergé par Hergé qui nous est, ici, présenté. Peu à peu se révèle une riche vie intérieure en accord avec une œuvre foisonnante, une autobiographie sincère nourrie d’anecdotes surprenantes le plus souvent amusantes. Ce qui fâche mais s’explique n’est que peu édulcoré pour peu que le respect soit de mise. Les questions sont habilement ciblées, directes et conduisent Hergé à retrouver son passé d’homme en son temps et celui d’artiste en perpétuelles évolutions graphique et scénaristique ; elles tissent un rapport convivial propice à la confiance, engendrent des réponses sincères. C’est un habile travail, sans doute un modèle du genre. Deux hommes face à face, quelques fois dans la confidence réciproque, l’amitué.  Etonnant et passionnant.

Sur le fil de questions/réponses à bâtons rompus, l’ouvrage laisse défiler Tintin d’album en album, de 1930 à 1976, du Pays des Soviets à celui des Picaros (en oubliant L’ Alph-Art posthume dont il ne peut être question ici). C’est 5 décennies d’aventures au crible des souvenirs, de par le monde et sur la Lune, des centaines de planches, de bulles, vignettes, onomatopées et personnages secondaires hissés eux aussi et à leur tour au rang de célébrités…. De croquis au crayon-mine, plumes et pinceaux, rognures de gomme et mises à l’Encre de Chine, couleurs appliquées : Tintin est la magie d’un « worldbuilding » foisonnant qui a enchanté quelques générations successives de lecteurs fidèles. « Tintin et moi, entretiens avec Hergé » se situe au point de convergences de toutes les parallèles que l’auteur mis en place pour notre plus grand plaisir.

Hergé, à l’ombre de son héros mais sous les sunlights magiques d’une interview réussie car bien menée, avait des choses à dire. Loin de sa réputation d’homme secret, c’était un être bavard et intarissable pour peu que les circonstances s’y prêtent. Sur le fil d’une vie et d’une carrière passionnelle centrée 9ème art à qui il a tout donné et qui lui a tout rendu, Hergé se montra fier du trajet accompli. On peut comprendre…

Merci Babelio, Masse Critique, les auteurs et les éditions Moulinsart Casterman.

mardi 20 mai 2025

Golem Expérience – Anik Cohen et Aymar Batetana Casanova (roman graphique)

 

Melmat Cat Ed. (2024)

Le Golem de Prague, aka « l’Informe » ou « l’Inachevé », est, parmi les plus anciens du genre, une figure humanoïde, populaire et imaginaire, issue du folklore et de la mystique juive du XVIème siècle. C’est un être artificiel, un géant de glaise, né de l’argile malaxée entre les mains habiles de son créateur, un rabbin.

Il s’inscrit, plus tard, au 19ème siècle, au rang des créatures fantastiques de la littérature romanesque de même nom. Gustav Meyrink en emprunte la thématique et en fait un roman éponyme qui eut son heure de gloire.

Le Golem, personnage fictif, est privé de parole et de libre arbitre. Il n’obéit qu’à son maitre. Son but : l’assister et le protéger des pogroms, lui et la communauté à laquelle il appartient. Il n’en échappera pas moins à son créateur et sèmera la terreur dans Prague endormie.

On note, ici, un cousinage de naissance et de destin avec le monstre de « Frankenstein » de Mary Shelley. Le roman anglais devient « enfant du Golem », s’inscrit dans la postérité de la créature originale.

Sur le front d’argile du Golem est gravé « émeth » (« La Vérité » qui donne la vie). La première lettre effacée, le mot devient « meth » et signifie alors « La Mort » … la créature est alors renvoyée au néant. On entrevoit ici son Tendon d’Achille, son point de faiblesse, son seuil de destruction, le levier par lequel le désactiver.

Il y a, ici, voisinage de palier avec certains super-héros des Comics US du XXème siècle. « La chose » par exemple (pour le peu que j’en sais et comprend), qui vécut une existence de pierre au rythme, face à ses ennemis, de ses forces mais surtout de ses faiblesses.

Ainsi donc, à la convergence de certains genres (Fantastique littéraire avec Meyrink, Science-fiction écrite avec Frankenstein, BD pulp avec certains super-héros, adaptations ciné muettes ou parlantes … etc ) se trouvent autant de « Mauvais genres » (le plus souvent) au service des Enfants du Golem. La créature y acquiert un caractère universel.

L’ouvrage d’Anik Cohen et d’Aymar Batetana Casanova sauvegarde le fond historique et s’aventure dans une forme résolument moderne. Après une incursion médiatique sur une Web-TV expérimentale où « Golem Experience » s’essaie au format vidéo, les deux auteurs revisitent, en 2024, le thème de la créature de glaise en usant de la forme étonnante du street-art et du roman-photo. Le dernier format, cousin de la BD et du cinéma, narratif à minima, est populaire. Le N&B est utilisé dans la tradition éditoriale du genre. Les personnages, en habits modernes, sont façonnés sous logiciels infographiques. Un Golem expérimental émerge, né du mariage de la tradition de son fond et de la modernité de sa forme. Il surprend. Il faut, pour comprendre le propos, en dénicher la logique interne qui nait au rythme de la lecture. A chacun de juger de sa pertinence. J’y ai trouvé ce que je n’attendais pas. C’est une belle surprise.

Merci Babelio, Masse Critique, les auteurs, l'éditeur. 

 



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