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vendredi 31 juillet 2026

Jeremiah n°15 – Alex – Hermann (BD)

 

Dupuis Ed., Collection « Repérages » (1990)

« Alex », daté de 1990, est le 15ème tome de « Jeremiah », un cycle BD initié par Hermann. Le dessinateur/scénariste y concrétise un tournant prévisible, déjà en filigrane dans l’épisode précédent. Délibérée, l’amorce de changement est palpable.

 SF post-apo toujours, pourtant ; western itou. Le changement est ailleurs. Dans l’attention portée aux personnages embarqués. Les héros s’effacent au profit des seconds rôles.

L’édition sous mes yeux, sans doute l’originale, contient, en bonus, un poster volant, double face, aux dimensions d’une double page de l’album. Au recto, une illustration évocatrice d’une des situations de l’intrigue ; au verso un avant-propos de l’auteur. On y trouve, je cite : « Le concept d’une série qui s’articule autour d’un « héros » a fini par me lasser, d’où le compromis actuel : j’intègre Jeremiah et Kurdy dans une histoire qui pourrait parfaitement se passer d’eux et qui en fait des acteurs/spectateurs ». Ce que l’on entrevoyait dans le tome précédent se confirme et s’affirme : les jusqu’alors seconds rôles prennent du galon.

Ainsi émerge Alex sous les sunlights de l’avant-scène, en pleine lumière d’un scénario bâti autour d’elle, pour elle, décryptant ses qualités et faiblesses. Alex, une de ses héroïnes de papier attachantes et tragiques, dont on se souviendra  la dernière page tournée. Jeremiah et Kurdy sont réduits au statut de potiches énamourées, subjugués par sa beauté et sa bienveillance innée, simples gardes-du-corps au sein d’une situation qui la menace, elle et sa famille.

En vrac :

… une ville-western bruyante, accotée à un port détruit et déserté ; un taudis en bord de canal, tôles rouillées et contreplaqué de bric et de broc mêlés ; pontons délabrés et petites embarcations à moteurs ;

… là vit une famille tuyau-de-poêle, celle d’Alex ; des parents pitoyables en recherche d’eux-mêmes ; une mère XXL envahie par la graisse et la paresse, un père effacé et fataliste, un fils à tronche de génie, Alex, l’ainée, une belle plante, décidée à ce que les siens voient couler des jours meilleurs ;

… mais encore trois chimpanzés domestiqués ; Alex tient à leur compagnie joueuse, quitte à l’odeur ; elle trouvera entre les bras de Kurdy, un parfum animal similaire, celui de sa mule.

… des éclaireurs « japs » discrets, en recherche d’une tête-de-pont prélude à une invasion opportuniste qui ne viendra pas, une dizaine de militaires obstinés à ce que, derrière eux, aucun témoin ne survive.

… un « autre » Mont Rushmore, en version indienne, revisité à l’effigie d’un grand sachem du temps jadis, taillé dans le roc d’une montagne impressionnante, un lieu de rassemblement sacré abandonné. La « Mort aux trousses » d’Hitchcock y trouve hommage appuyé lors du coup de feu final, violent, âpre, cruel … et définitif.

Une intrigue hétéroclite, tendue d’éléments disparates, néanmoins parfaitement lisible. Un portrait de femme. Une mise en abime attachante, positive, gorgée d’espoir.






jeudi 30 juillet 2026

Jeremiah n°14 – Simon est de retour – Hermann (BD)

 

Dupuis Ed., Collection « Repérages », (1989), probable édition originale. Poster double page inclus reprenant au recto une illustration de l’album et au verso une courte ITW de l’auteur.

« Jeremiah », le cycle : quelque part en Amérique du Nord, au cœur d’un « Après nucléaire guerrier », un post-apo BD de facture classique si ce n’est qu’il est teinté de western, une large brassée de one-shots au sein d’un cycle foisonnant qui, pour l’instant, ne tire pas (encore ?) à la ligne.

… Same players shoot again. Jeremiah et Kurdy sont à nouveau côte à côte pour un 14ème épisode daté de 1989. Nos deux héros ressurgissent sous les crayonnés d’Hermann, ses coups de gommes, ses mises en page inspirées, ingénieuses et cinématographiques, ses encres de couleurs mêlées d’aquarelle, ses pinceaux et ses feutres habiles. Hermann : le papa-mots du duo, tout autant leur scénariste que leur dessinateur de toujours ... un homme emporté par la maladie il y a peu.

Dixit l’auteur en ITW : « Jeremiah a reçu une bonne éducation et une éthique proches des miennes. Kurdy, est peut-être l’image de ce que je n’ose pas faire ». L’un réfléchi et posé ; l’autre gavroche, cherche-gnons et fort en gueule. Les deux, aux antipodes l’un de l’autre.

Au plus près du mur d’un barrage gigantesque, au pied de ses chutes d’eau en déversoir, chantantes et effervescentes, une grande villa luxueuse et sécurisée. Au bout d’un long ponton de béton, un orgue imposant en communion avec le bouillonnement sonore ambiant, du Bach, la Toccata … Voici Sebastian Sikorsky, un richissime narcotrafiquant mélomane, une floppée d’hommes de loi véreux à ses côtés, des gardes et hommes de main à foison. Le tout narguant la loi, lui adressant des pieds de nez en rafales, quitte à l’assassinat de ceux qui gênent ou enquêtent de trop près.

... quatre ex-miliciens en rupture de hiérarchie, en soif de vengeances personnelles, attachés à trainer Sikorsky en justice ou à le tuer, pour solde de tout compte. « Quelques boy-scouts attardés, rêvant de récurer le trottoir de la société avec des brosses à dents » (case 1, page 34).                                                                                                                                                                               

... plus bas en aval, des champs de pavots à l’infini sous des voiles arachnéens de camouflage, une fortune végétale abondamment irriguée et en attente de conversion chimique dans des labos souterrains empoudrés. La mort en sachets… déjà à l’export en ce monde post-apo pourtant cloisonné.

... et puis, cerise sur le gâteau, Sikorsky le frère, Simon de prénom. Un détraqué sexuel « ... de retour » de l’asile psychiatrique pour les viols et meurtres d’enfants, sauvé de perpette par une horde d’avocats et de psychiatres grassement payés ou soudoyés… L’assassin, libéré conditionnel quitte aux récidives, est une bombe à retardement ; les évènements à suivre le montreront.

La suite appartient au récit.... 

Jeremiah et Kurdy, sont simplement de passage, comme toujours ; par malchance, ils seront les témoins forcés d’un drame en approche rapide qui semblait, malicieusement, les attendre. … Ah, si on n’avait pas tué un homme sous leurs yeux comme au terme d’une chasse à courre et peint à l’huile Ezra, la mule de Kurdy, ronds rouges sur fond jaune, juste histoire de rire et de le rendre furieux. Nos deux héros plongent au cœur d’une situation contrainte, autarcique et compliquée ; qui les menace plus qu’elle ne les concerne vraiment. Jeremiah et Kurdy, deux grains de sable involontaires grippant une machine narco-maffieuse silencieuse mais omniprésente et implacable ; deux témoins d’une vengeance à froid qu’ils ne soupçonneront même pas (ou si peu).

A mon sens, « Simon est de retour » est un épisode mi-figue mi-raisin entre réussite fragile et faiblesses évidentes ; un tome un tantinet faiblard ; un coup de mou, de moins bien pardonnable car inévitable au cœur d’un cycle déjà si riche. Déception donc… Cà devait arriver… Un coup d’épée dans l’eau, une baisse de régime, un tilt ponctuel ?

           Même si le constat n’est que relatif, après la plénitude scénaristique des trois tomes précédents (« Delta », « Julius et Romea », « Strike », respectivement 11ème, 12ème et 13 ème épisodes de la série) l’intrigue baisse soudain en qualité. Faute à une mauvaise gestion scénaristique née d’un trop plein d’ingrédients au menu. Les interrogations ne sont pas résolues en temps utiles ; le tout se brouille et perd ses priorités ; l’épilogue s’en trouve bousculé, raccourci. Trop de plans de lecture imbriqués. La lisibilité s’y perd, impose une relecture. Un scénario touffu à l’excès, bavard, où le lecteur joue sans cesse au « qui est qui ? ». Si de l’intrigue on choppe l’essentiel, des interrogations satellitaires non résolues s’échappent néanmoins. Un fil d’Ariane resserré autour du pitch central aurait levé ces écueils. Il faut deux lectures pour tout assimiler, goûter toute la sève. Et pourtant, les intentions étaient bonnes et comme toujours étonnantes ….



mardi 28 juillet 2026

Strike - Jeremiah n°13 - Hermann (BD)

 

(Dupuis ed., collection « Repérages, version 1988)

Hermann est décédé le 22 mars 2026 ; il avait 87 ans. Derrière lui, une longue et prolifique carrière de dessinateur-scénariste. Son cycle « Jeremiah », désormais orphelin, se referme donc avec « Les larbins », son 42ème et ultime épisode. « Strike », le 13ème tome (1988), ici chroniqué, se situe environ au tiers du parcours. A découvrir, lire et chroniquer, encore du pain sur la planche. D’autant que d’autres cycles et one-shots signés par l’auteur, patientent en PAL: « Les Tours de Bois-Maury », « Comanche », « Bernard Prince » …. etc.

Avec « Strike », Hermann, sur la lancée des 12 tomes précédents, tente une nouvelle fois le mix SF post-apo/western, deux thématiques dont on ne doute plus de la miscibilité. Le tout, un cocktail toujours pertinent. Pour autant, ce 13ème tome voit son background post-apo habituel réduit à minima. Ce n’est presque plus de l’anticipation mais une histoire de notre époque. Quelques rares vignettes font indirectement référence à la catastrophe qui a dépeuplé la Terre : ruines éparses, carcasse squelettique d’un pylône haute-tension posée au loin sur l’horizon, ses fils électriques arrachés et trainants au sol. De même, l’empreinte western embarquée jusqu’alors récurrente, devient satellitaire, s’émiette, voire s’efface ; pour preuve, un panneau en ville, là où se déroule l’essentiel de l’action, mentionne « No horses in town ».

L’état de grâce scénaristique à l’œuvre dans les deux tomes précédents (« Delta », « Julius & Romera ») laissait à penser que le soufflé allait inévitablement retomber. La prouesse perdure néanmoins tout du long et offre peut-être le meilleur de la série. L’intrigue tient la route, l’articulation dialogues/images est bien huilée et offre une lecture dense, agréable et aisée ; le graphisme est inspiré (à noter une prédominance des scènes d’intérieur mêlant habilement les contrastes d’éclairages). L’effet cinématographique dû à l’absence de récitatif (la voix off du 24 images/secondes) est, une nouvelle fois au rendez-vous et fait mouche.

L’intrigue s’insère dans une des grandes villes reconstruites, désormais flambant neuves, où bourgeonnent à nouveau, presque naturellement, les anciennes tares de la civilisation, où s’enrichit et prospère la lie de l’humanité. Argent, sexe et alcool à la portée de toutes les tentations, de toutes les malversations. L’intrigue se resserre autour de deux pôles locaux où la loi et l’ordre ne sont que des leurres : le Vega-Bowling (et son gérant maffieux) et le Palais du Divin Cœur Céleste (où règne le Divin J.P. Wang-Schmitz).

Faire « strike » au bowling c’est décaniller les six quilles dès le premier lancer. Jeremiah, à ce jeu, se montre de prime abord candide, naïf et maladroit, bientôt as imbattable. Effet bluff de poker, pigeons appâtés, bientôt ferrés et débiteurs. Les paris pour le battre, en bordure de piste, vont bon train mais gare à l’effet boomerang, les poches vidées et retournées deviennent alors monnaie courante. Les gains sont rondelets. Kurdy, le pote de toujours, est un madré coquin ; il sait y faire pour que grimpent les mises et soient plumés les fanfarons. D’un pigeon l’autre : de quoi se refaire les finances. Tondre les pélots du coin est aisé … sauf que le gérant maffieux du bowling, inquiet du manège, convie son champion perso à la fête ; il trichera sans vergogne et préparera l’hallali. Haro sur nos deux héros. A moins qu’un autre scénario ne se prépare en parallèle où ils ne seront plus que figurants étonnés…

A l’arrière- plan, dans les coulisses, à la périphérie de la ville, le Palais du Divin Cœur Céleste, J.P. Wang-Schmitz, l’Initié et son char céleste (une sorte de papamobile). Une secte vorace, son gourou ventripotent et adipeux, amateur de chairs fraiches chimiquement « tranquillisées ». Tout pour le pognon, le sexe, l’influence et le pouvoir, quitte aux malversations les plus tordues voire aux meurtres.

Quelques autres personnages :

Une dame-pipi, celle du bowling, prêtresse en sous-sol carrelé ; au troisième âge finissant assumé ; un personnage inattendu et haut en couleurs ; une vieille dame moins décalée et effacée qu’il n’y parait car, sans y paraitre, en prise directe avec les évènements. C’est le facteur X du récit. Elle va sceller brutalement les destins des protagonistes, assumer une vengeance d’explosive manière et conclure l’épisode d’un twist pour le moins inattendu.

Un longiligne, osseux et miséreux clergyman à bicyclette, aux dents déchaussées et aux vêtements miteux, à la bible sans cesse brandie pour des anathèmes furieux, au temple délabré et bientôt incendié, convoquant en vain le Seigneur à l’aide pour chasser le Divin J.P. Wang-Schmitz hors de la cité. Ce dernier le fera garrotter sans ciller à la corde à piano.

La fille de papier de service, naïve blonde peu vêtue, belle orpheline sous camisole chimique, proie charnelle sauvée des grosses papattes libidineuses du grand méchant gourou.

Jeremiah et Kurdy se tireront du guêpier sans trop en comprendre tous les tenants et aboutissants. Deux héros par la bande, « … deux bouchons perdus en mer. Ballotés au gré des évènements, ils subissent le chaos. » dixit Hermann en interview dans l’encart au format poster de l’édition qui m’est proposée (Dupuis ed., collection « Repérages, version 1989). Ils sortiront de la BD sans savoir pourquoi, derrière eux, se sont refermés les destins de nombre de salopards.

Une atmosphère à la Chabrol, un presque huis-clos, où des notables à faux-semblants tirent des ficelles grosses comme des garrots, tandis que patientent des vengeances rentrées qui ne demandent qu’à se libérer.

D’un épisode l’autre, Jeremiah et Kurdy, en gueules de western récurrentes, errent nonchalamment, d’un background post-apo à l’autre. Effets one-shot renouvelés. A suivre. D’enthousiasme. Fidèle je reste.


dimanche 26 juillet 2026

Méliès à la plage (La magie du cinéma dans un transat) – Olivier Cotte

 

Ed. Dunot (2026)

En France, du temps du cinéma muet, de la toute fin du 19ème siècle jusqu’aux premières décennies du 20ème, soit une trentaine d’années durant …

… depuis l’époque des chapeaux décorés ou fleuris de ces dames, leurs ombrelles sous le soleil, les amples robes et corsets rigides ; les blancs canotiers de ces messieurs, leurs redingotes, les gilets à montres-goussets …

… jusqu’au-delà des années sombres de la guerre, l’émergence d’un monde nouveau, ses modes vestimentaires et l’état d’esprit des années trente….

… le cinématographe d’antan, ancêtre de la vidéo numérique, naissait. Dans la foulée: les balbutiements du 7ème Art, le système D ouvert aux Geo Trouvetou de la pellicule et du nitrate d’argent, les premiers effets spéciaux de bric et de broc mais pour autant criants (ou presque) de réalisme (Star Wars, sors de ce corps .. !), la gourmandise des opportunismes commerciaux quitte aux piratages (et oui, déjà.. !), les pionniers passionnés avides de l’exploration des possibles que laissa entrevoir une telle invention.

Ce furent, parmi quelques autres, les Frères Lumière, Thomas Edison et, pour le coup, Georges Mélies (1861-1931). Pour ce dernier, une belle aventure se profilait, la passion de toute une vie, où « tout était à inventer » (dixit la 4 de couv) et dont les héritiers de cœur tirent encore profit artistique.

Méliès donc, et bien parlons-en ..! « Silence, on tourne » ; même si le réalisateur n’a, sans doute, jamais prononcé cette formule magique. « Méliès à la plage », aux Ed. Dunod (2026), fait revivre une époque défunte. Les propos d’Olivier Cotte, l’auteur, précis, érudits et passionnés abordent à ses sources ce « premier » cinéma de fiction, celui signé Méliès, muet et en N&B, pionnier et balbutiant, vendu comme attraction foraine au mètre linéaire de pellicule, évoluant au rythme frénétique des menues trouvailles improbables d’un bricoleur de génie, hésitant entre documentaires filmés de par le monde et brèves fictions souvent naïves mais illuminés d’effets spéciaux ingénieux en couches multiples … Méliès pour finir se perdant financièrement et artistiquement, amer destin anticipé, bien avant ce parlant inéluctable qui, en enfant indigne, l’aurait mis, lui aussi, sur la paille sans se retourner .. si ce n’est, en 29, pour un ultime hommage Salle Playel quand on le reconnut, tenant misérablement un kiosque sur les quais de la Gare Montparnasse.

De Méliès, avant lecture de l’ouvrage de Cotte, je ne gardais que quelques souvenirs fragmentaires de son célèbre « Voyage dans la Lune ». Ses naïfs mais sublimes décors peints de la main même du réalisateur. La Lune, en arrêt sur image mythique ; son visage rendu humain, éborgné d’un obus stellaire ; le projectile habité d’aventuriers sautillants, pétillants et endimanchés. Le court-métrage est un chef d’œuvre du 7ème art, un bijou d’Imaginaire pur qui, 12 minutes durant, offre un point d’orgue au cinéma fictionnel muet. Sous-titres ancêtres des voix off ciné à venir, noir et blanc tressautant et aux contrastes affirmés, scènes alertes, vives et saccadées, plans frontaux systématiques cousins de ceux que le théâtre offre aux spectateurs du premier rang.

Mélies, c’est aussi et majoritairement, une œuvre foisonnante, une myriade de bouts de films (près de 500), docus et le plus souvent fictions, pour la plupart perdus de vue ou détruits par le réalisateur lui-même quand, acculé à la faillite, il désespéra. Méliès : des éclats de fictions inspirés, tournés à la manivelle en 14 images/seconde, plus proches de la Féérie, voire du Fantastique que de la Science-Fiction ; des rêves merveilleux et obstinément décalés de la réalité en cours ; des pièces d’un puzzle gigantesque témoins d’un Imaginaire d’auteur totalement détaché du quotidien, tout entier tourné vers une restitution cinématographique purement virtuelle.

Méliès, un grand enfant ?  Sa famille était dans la chaussure de luxe, un marché commercial florissant, lui assurant un avenir sans problème financier. Le futur réalisateur s’y refusa et, en conséquence vendit ses parts à ses frères, préférant la prestidigitation qui lui laissa bientôt entrevoir tout le profit artistique et financier qu’il pouvait tirer du cinéma naissant. Ainsi naissent les rêveurs, ces fous visionnaires qui, en marge, ne feront jamais comme les autres.

En background, au-delà de la seule évocation de la personnalité et de l’itinéraire de vie du réalisateur, « Méliès à la plage » explore dans son jus toute une époque. Entre la préhistoire graphique de l’image simplement dessinée voire peinte et la modernité de celle offrant l’illusion du mouvement, il est question, entre autres, de l’incendie tragique du Bazar de la Charité dû à un projecteur ciné en flammes ; de trucs de scène révélés, importés du théâtre de l’illusion et adaptés sur pellicule (substitution, cache et contre-cache) ; de « L’arroseur arrosé », de « L’arrivée d’un train en gare de la Ciotat » … tout un bric à brac de détails enchevêtrés qui font les délices de la lecture.

Méliès, un pionnier cinéaste d’importance, passionné et jusqu’auboutiste dans ses choix, s’obstinant trop longtemps dans ses plans théâtraux, le plus souvent frontaux. La faillite le terrassa quand il ne sut plus s’adapter aux tournants que prit le genre.

Je ne suis pas cinéphile. Ou si peu. Ma culture 7ème art, s’est révélée, avec le temps, diffuse, sporadique et ponctuelle. Je ne me suis intéressé au genre qu’au coup par coup depuis, qu’adolescent, d’autres passions sont venues squatter tout mon temps libre : SF surtout, mais aussi BD, polar et rock. Néanmoins, de temps à autre, sur le fil d’un roman lu et apprécié, curieux de son adaptation ciné apte à dévoiler un autre regard que le mien, je me suis tourné vers certaines biographies ou essais, voire des romans baignant dans le 24 images/seconde. C’est le cas, pour ces derniers, de « Le crépuscule des stars » de Robert Bloch qui narre, avec passion, la transition, quelquefois tragique, du muet hollywoodien vers le parlant. D’autre part, mon intérêt pour la SF, m’a conduit à frôler, néanmoins sans approfondir, le Merveilleux, le Fantastique et la Féérie chers à Georges Méliès, trois éléments moteurs de son univers cinématographique. Rien d’étonnant, en conséquence, à ce que la présente biographie m’ai attiré l’œil.

Merci Babelio, Masse Critique, l’auteur et l’éditeur. Je ne regrette rien, m’étant laissé entrainer, sur le fil d’une prose aisée et érudite, par un étonnant et passionnant voyage dans le temps. Les pages se tournaient d’elles-mêmes comme se déroule une bobine de pellicule ciné … qui, soudain libérée, son dernier mètre fouettant inlassablement l’air, laisse revenir la pleine lumière dans la pièce. Méliès, et l’ouvrage dans la foulée, surent capter la réalité derrière les décors truqués et la fiction sous les sunlights. Sacré témoignage que celui offert.. !

samedi 13 juin 2026

La vieille anglaise et le continent – Jeanne-A Debats

 

Nouvelles ED. ActuSF – Collection Nagopi (2026)


Les Nouvelles Editions ActuSF ont inauguré, il y a peu, sous le titre générique de « Nagopi », une collection dédiée aux novellas de SF, de Fantastique et de Fantasy. On y trouve « La vieille anglaise et le continent » de Jeanne-A Debats. C’est une réédition de 2008, issue du catalogue Griffe d’Encre. Pour l’occasion, le titre en renaissance est agrémenté en postface d’une courte interview de l’auteure qui remet en actualité ses thématiques internes. C’est le troisième volume de la collection. L’ouvrage eut son heure de gloire en territoire SF, quand il fut couronné de prix (Julia Verlanger, Rosny aîné, Grand Prix de l’Imaginaire, Prix du lundi). La une de couverture est illustrée par Melchior Ascaride qui participe à chaque occurrence de la collection et que l’on croisa aux « Moutons Electriques ». La 4 de couv, en bas à droite, affiche la mention « Ce livre est 100% humain, sans recours à l’IA » ; des temps éditoriaux étonnants sont à venir. Là, on est prévenus et c’est légitime.. !

« La vieille anglaise et le continent » pourrait prendre place aux sommaires d’éditions réactualisées d’« Histoires écologiques » et « … de clones », en Livre de Poche,  dans « La Grande Anthologie de la Science-Fiction », au titre des nouvelles significatives ayant exploré récemment ces thématiques. Mais son format, celui de novella, l’en empêche … mais ce n’est pas un défaut, bien au contraire, l’espace laissé à sa disposition lui convient à merveille.

La novella est un espace littéraire cher à la Science-Fiction. Le genre, par le passé, a su tirer des fruits succulents des limites qu’elle impose aux auteurs qui souhaite s’y essayer. C’est un format quantitatif qui se situe, en nombre de signes, à équidistance du carcan resserré de la nouvelle et du format plus classique du roman. L’hypertrophie digressive du cycle, parfois démesurée, lui est hors d’atteinte, appartenant à d’autres mondes où la crédibilité vient de la somme des détails accumulés. La novella autorise, sur le fil de postulats simples rapidement essorés de leurs conséquences, des territoires scénaristiques oscillant entre le strict nécessaire et la boulimie de mots des séries à rallonges. Face à face: d’un côté, économie d’idées et de mots ; de l’autre, effervescence de signes et intrigues boursoufflées. Ainsi, pour un auteur, au cœur d’une troisième voie, la novella offre la sensation d’encore prendre son temps entre, brièveté oblige, économie d’intentions et espaces littéraires infinis. Il y a sprint d’un côté, course de fond de l’autre ; au mitan se trouve une formule dans laquelle, ici, Jeanne-A Debats va nous proposer « La vieille anglaise et le continent ». Elle s’y sent à l’aise. A nous d’en profiter… !

La novella qui nous occupe suit deux fils narratifs parallèles (dont l’un est à la première personne du singulier) qui, convergents et enchevêtrés au plus serré, n’occupent qu’une centaine de pages entre écologisme baleinier radical et sa contre-partie industrielle, hard sf biologique et poésie narrative, par instants, de toute beauté. Les postulats de départ sont passionnants et judicieux ; tout autant que d’actualité car l’on vient d’annoncer, ces jours-ci, la découverte d’un gigantesque cimetière de baleines dans l’Océan Indien. Le Continent imaginé par l’auteure ?

Le plus grand cimetière de baleines au monde découvert au fond de l'océan Indien (France Info)

Mine de rien (mais est-ce, après tout, étonnant, le Sens of Wonder induit est si proche … !) nombre de romans SF, en backgrounds spectaculaires, mettent en scène des cétacés comme moteurs d’intrigues science-fictives: baleines et cachalots volants qui, en compagnie d’Hommes-Jonas, participent à « La Compagnie des Glaces » de G.J. Arnaud ; celles, spatiales, de « Baleinier de la nuit » de Robert-F. Young … et en cousins d’espèce, les dauphins de David Brin et de Robert Merle… etc. Jeanne-A Debats, quant à elle, jette sur la thématique baleinière un regard d’eco-warrior en écho aux convictions de la « vieille anglaise » acariâtre et désabusée qu’elle met en scène. C’est une héroïne qui, à l’agonie d’un cancer généralisé, dans un ultime baroud d’honneur écologique, accepte « la transmission d’esprit », que la science lui propose, dans le dans le corps d’un grand cachalot male. C’est l’équivalent « homme/animal » du transfert « homme/clone » présent dans « Carbone modifié » de Richard Morgan, « La jungle hormone » de Robert Reed, « « Reconstitué » de Sean Williams…). « La vieille anglaise » s’y résigne à deux doigts de l’ultime instant de bascule entre vie et mort, comme solution transhumaniste vers le bonus de vie, de bouts de survie en bouts de survie, voire l’immortalité. Un esprit donneur à un corps receveur, d’un être à l’agonie vers un corps ô combien différent … l’ébauche de moyens de lutte nouveaux au profit d’une espèce en voie de disparition.

La suite, pour ne pas spoiler, appartient à un récit … à qui est offert une deuxième vie à l’usage des lecteurs qui, comme moi, sont passés à côté de la première… Ils ne regretteront pas d’être passés par là.

SP. Merci à l'auteure et à ActuSF Editeur.

vendredi 3 avril 2026

Fragments d’un dieu mourant - Jonathan Brychcy


ActuSF Ed. Collection « Nagori » (2026)


Les Nouvelles Editions ActuSF s’ouvrent désormais aux novellas. Il s’agit d’un format littéraire, somme toute, assez peu courant en France, mais qui semble recueillir, ces temps, les faveurs du lectorat hexagonal d’Imaginaire. Une nouvelle collection SFFF, « Nagori », est à elles seules dédiée. A son catalogue naissant se
greffent Fantasy et Science-Fiction (dont, si je ne me trompe pas, le grand retour de Thierry Di Rollo, rien que çà…!). D’après le rabat de la 4 de couverture, « Nagori » signifie « Ce qu’il reste des vagues » ; il y est précisé : « C’est la beauté persistante de ce qui vient de s’éteindre, la nostalgie de ce qu’on laisse partir ». Les illustrations dédiées sont signées Melchior Ascaride qui se fit remarquer, entre autres, chez les récents défunts Moutons Electriques. Elles forment de l’une à l’autre, et dans l’ordre chronologique de parution, une fresque en continu qui promet de trouver suite graphique avec les volumes à venir. J’aime bien l’idée, même si elle a déjà été utilisé, par exemple, in « Les neuf Princes d’Ambre » de Zelazny en rééditions Présence du Futur de 1995.

« Fragments d’un dieu mourant » inaugure la collection ; c’est aussi le premier roman d’un jeune auteur tout frais, tout neuf : Jonathan Brychcy. Il semble à son aise sur le world building plus conséquent offert par le format novella.

Un roman issu des Littératures de l’Imaginaire vit de son postulat de départ. Crédible ou pas ce dernier mène la danse, tout le reste en découle. Celui imaginé par Brychcy est original et prometteur. Ici, c’est de Fantasy dont il s’agit ; plus précisément d’un Pays de Moyen-Age ; d’un Roi élu malgré lui par une énigmatique Déesse « en son jardin » ; d’un jeune Garde Royal, amant du monarque, héros sans nom, soldat dévoué, fidèle et profondément amoureux ; s’y trouvent aussi des Dieux, les « Immuables », disparus sans raisons apparentes, allez savoir pourquoi ; un petit peuple entre adulation du monarque et révolte sanglante …..

… de l’humeur royale dépend la météo sur le Royaume. Le monarque, entre petits bonheurs du jour et dépression majeure chronique, influence le temps qu’il fait, du grand beau entre les bras de son jeune amant vers l’exécrable. En conséquence sur le Pays : les brefs printemps heureux, souriants et aux généreuses récoltes alternent avec les longs hivers brutaux où la famine sévit et la mort frappe.

« Fragments d’un dieu mourant », au-delà d’un fond somme toute classique, use d’une forme qu’il convient au lecteur d’apprivoiser ; c’est un OLNI tout d’abord déroutant, bientôt un puzzle ingénieux où chaque pièce prend sa place ; l’esthétique littéraire qu’il propose déconcerte. Il laisse remonter le souvenir d’une SF expérimentale qui eut son temps de gloire.

Il en découle une novella qui se mérite ; où chaque mot pèse de son importance sur un tout qui se dessine peu à peu ; où chaque phrase, au-delà de la musique interne de ses syllabes, génère une poésie lumineuse ou de ténèbres, au rythme des jours heureux ou des noirs cauchemars traversés par le Roi. Au lecteur de prendre son temps, d’accorder attention aux mots qui passent. Le plaisir est à ce prix.

Pas très Fantasy de choix, plutôt SF d’intention, j’ai été, malgré tout, attiré par le pitch étonnant d’une novella atypique.

Merci à l’auteur et à ActuSF.

lundi 23 mars 2026

Le Monde Enfin - Jean-Pierre Andrevon

 


Fleuve Noir Ed - Collection "Rendez-vous Ailleurs" (2006)


Ce qui suit reformule à minima une chronique de 2007, encore en ligne sur CSF.

   "Que prendrez-vous .. ? Beaucoup de bonnes choses sont au menu. Régalez-vous..!

    Le sempiternel refrain post-apo andrevonien ? Celui de la Fin (avec un grand "F"), celui entonné dans le "Désert du Monde". Un Monde crevé, une Terre Morte à la façon d'un cocktail mitonné par Dick, Brown, Simak et Aldiss, Tarzan (!!!!!!!!!), François Truffaut et Noé: 

    _façon Dr Bloodmoney, atome radioactif en moins mais prion viral galopeur en plus, sans oublier l'astronaute enfermé dans son satellite en orbite..! 

    _Façon Barbe-Grise quand la population humaine survivante (un soupçon: à peine 1/1000..!) est stérile, vieillit donc sans espoir de descendance..! Pensez-donc, la jeune de soixante ans a encore ses règles, Youpi..! Chasse à l'érection fécondatrice, quitte à ne la trouver qu'à l'autre bout de la France. Les vieilles espèces animales se sont quelquefois éteintes à défaut d'une simple rencontre entre un male et une femelle, pourquoi pas l'Homme..! Chasse au male donc..! Mais ne vous y trompez pas, aucun relent misogyne à craindre. 

    _Façon Fredric Brown, mais sans humour: "Je suis le dernier homme sur Terre et quelqu'un frappe à la porte". 

    _Façon "Le Monde Vert", d'Aldiss, quand la nature reprend ses droits. Un Paris, un Avignon tropical envahis par la végétation (Il m'est venu en lointain souvenir graphique d'un Valérian et Laureline de 1970: "La cité des eaux mouvantes". 

    _Façon "Demain les Chiens" de Simak quand la faune oublie peu à peu l'Homme qui se meurt de ses gonades infertiles. Simak nostalgise, Andrevon assène : "Bien fait..! Qu'il crève..! Qu'il tire sa révérence...!" Il n'apprécie guère le genre humain, mais quel brillant animal de laboratoire à étudier sous les ultimes coups de boutoir d'une nature qui tient désormais les rênes. PS: son dédain, son mépris s'accompagnent de beaucoup de tendresse pour les divers protagonistes. 

    _Façon Tarzan car à défaut d'un Homme-Singe l'auteur nous offre une Princesse des Rats à rééduquer façon Truffaut dans "L'Enfant Sauvage". 

    _Façon Noé en repeuplant le Monde d'une Arche dans laquelle un couple humain se cherche une survie..! 

    On pourrait lui en vouloir à Mr Andrevon des divers emprunts ci-dessus. Ben non même pas (du moins pas moi), car le vieux grenoblois tient la route, le guidon bien droit, le style bucolique au ras du clavier, la haine (toujours elle..!) de ce qui porte kaki et goupillon (même s'il s'est diablement assagi), l'écologie comme un levier-ressort à remonter la mécanique du Monde..!

     Il nous l'avait bien dit il y a fort longtemps dans un recueil de nouvelles: "Il faudra bien se résoudre à mourir seul" et ben non, peut-être pas dans ce "Monde enfin" qui réconcilie (un peu..!) Andrevon avec l'Homme, tant il injecte de l'espoir dans l'épilogue de ce roman qui, au final, est un vrai bonheur..! 

    Monsieur Andrevon, il semblerait que du pinceau, vous aimez la peinture figurative; savez-vous que de mots en couleurs et de certaines phrases en arc-en-ciel votre Monde mort est magnifique dans sa Nature retrouvée. 

    Et que dire de vos héros, qui n'en sont pas justement, sinon à l'égal de vous et moi, des hommes simples ayant retrouvé le goût des choses simples..!

PS: Un grand merci à quelqu'un qui se reconnaitra de m'avoir offert mon premier roman dédicacé..!"
















        

mardi 3 février 2026

Julius et Romea – Jeremiah n°12 – Hermann (BD)

 

Novedi Ed. (1986)

1986. « Julius et Romea ». 12ème tome d’un cycle prolifique, celui, signé Hermann, consacré à « Jeremiah ». Le dessinateur/scénariste, 48 pages durant, y abandonne le versant western qui avait fait la spécificité de la série et entre de plain-pied en territoire science-fictif classique. L’intrigue se situe à cheval entre le drame et l’humour. Tantôt l’un, tantôt l’autre. La frontière est ténue, le point d’équilibre instable.

Les Grandes Plaines sous un ciel d’été. Une immense cité de verre et d’acier ; une ville sans nom, moderne et luxueuse. Des gratte-ciels aux façades impressionnantes ; des éclats de lumière sur le verre et l’acier. Une splendeur arrogante qui se voit de loin, une incongruité citadine huppée dans un monde post-apo qui vient à peine de toucher le fond. Une société sous la coupe d’une élite friquée ; un tout renaissant bien trop tôt de ses ruines ; un pied de nez moqueur tiré à la misère alentour. Une New-Amérique singeant son riche passé isolationniste. Une idée de riches, pour les riches. En contrepartie : un monde replié sur lui-même, autarcique, jaloux de ses privilèges indus, protecteur des siens et implacable face aux errants du Monde Extérieur. En périphérie immédiate, une banlieue miséreuse, des ruines, un petit peuple à la marge, un sous-prolétariat mendiant les faveurs de la Haute-Société.

 Et Jeremiah et Kurdy dans tout cela ? Finances en berne (une fois de plus.. !), ils se font employer par la voirie municipale. L’obsession présidentielle du toujours plus propre pousse à l’embauche d’une main d’œuvre sous-payée et apparemment docile. Rien que des errants, des miséreux venus de l’Extérieur. Cantonniers, laveurs de vitres, hommes à tout faire … autant de tenues rayées. Tous tondus et épouillés. Nos héros : les n° 26 et 27, interdits de tout contact (surtout physique) avec les Résidents. Une Milice municipale brutale et implacable, en uniformes bruns, armée de pistolets et à la matraque facile.

En somme, une SF classique, contre-utopique de fond.

Il y a Le Président et son tendon d’Achille, Romea, sa fille, à ses yeux, intouchable. En rejet de l’autorité paternelle, elle n’a pas vu l’eau du bain depuis des années, sale comme un peigne, des mouches bourdonnant en nuées autour d’elle. Cradingue tout autant, Julius qui, à la limite de la zone protégée, joue de la cornemuse (sic) au pied de la tour de sa Belle. Tous deux : bien-aimés platoniques, mouches partagées, amours interdites en attente de happy-end (ou pas.. !). Odorama BD garanti, on s’y croirait. Les deux prénoms, à peine maquillés, ne trompent personne. L’emprunt shakespearien est évident. Le drame recommencé n’est, néanmoins, qu’un fil rouge en hommage rigolard. L’important est ailleurs.

Il y a Emma, la poupée gonflable en manque de rustines ; Rocky, son compagnon négligé, à l’affut voyeur, moqueur et cynique de ses contemporains devant son mur d’écrans clandestins ; Stone-B, le grand méchant type, déjà rencontré dans un épisode précédent ; une épouse délaissée et nymphomane, un taureau en colère …. 

Il y a « L’ange Noir » (dixit), au profil de super-héros masqué (Cf la une de couv), qui, en rébellion contre l’ordre établi, shoote dans les poubelles de la voirie, en déversant les immondices avant de s’enfuir. Qui-est-ce ? Patience et surprise. On dirait, le concernant, du Marvel Comics ; fallait oser ; l’anti-héros pouvait se montrer hors-sujet ; mais sa présence est légitime, le scénario en est enrichi.

Il y a l’Arène où se jouent, sold out, les destins des dissidents. Y périssent ceux qui émargent dangereusement de l’entre-soi ; ceux dont on doute, ceux dont on suspecte les incivilités ; les réfractaires à deux doigts de la rébellion ; les clandestins couleur murailles Et bien entendu, ni Jeremiah ni Kurdy n’agiront dans la norme, ne joueront pas le jeu, quitte à plonger dans les ennuis.

Comment une intrigue agglutinant autant d’éléments improbables peut-elle rendre un tout aussi réaliste ? Hermann rend la copie crédible d’un monde possible. Un miracle ? D’autant qu’il y fait tout ; l’homme est un couteau suisse de la BD : scénar, dessins et coloriages. Il y a peu, appelant à un co-auteur pour les textes, je parlais de potentialités perdues. J’avais tort. Le tome embarque, d’une vignette l’autre, une logique visuelle et scénaristique implacable ; tout s’enchaine sans accroc, en douceur. La compréhension des codes embarqués est immédiate. La preuve en est puisqu’Hermann fait l’impasse systématique sur les cartouches dans les vignettes. « Pendant ce temps », par exemple, est interdit de séjour. Economie judicieuse de moyens. L’action n’en est que plus rythmée. De l’art, c’est de l’art. Tout se déroule comme au ciné, voix off exclue. Ce n’est plus de la BD, c’est du cinoche ; les raccords habiles et astucieux, justifiés et efficaces, sont là pour le prouver.

Et pour finir, ce constat. Entre drame et humour, l’épisode n’est pas loin de se montrer, à mon avis, le plus réussi de la série.

mercredi 19 novembre 2025

Jeremiah n°11 Delta (Hermann)(BD)

 

Ed. Dupuis (1985)

« Delta », paru aux Editions Dupuis en 1985, est le onzième épisode de la série BD consacrée à « Jeremiah ». Elle est toujours signée Hermann et courre depuis 1979. Le lecteur y vient désormais avec ses habitudes, s’attend (à juste raison) à un one-shot enkysté en cœur de cycle ; la recette en est connue et a fait ses preuves. On retrouve avec plaisir ce bon vieux post-apo mitonné à la sauce western que l’on apprécie ; on en ressort le sourire aux lèvres et l’envie d’y revenir, de pousser plus avant, encore et encore. Les repères sont là, immuables, une nouvelle aventure peut commencer… et ne décevra pas car rien n’y semble faiblir. Jusqu’à présent chaque tome lu mérite le suivant sur le temps lent et patient de mes acquisitions aléatoires chez les bouquinistes, d’autant que je m’astreins à lire les tomes dans l’ordre de parution.

Hermann est, une nouvelle fois, seul aux commandes, portant toujours deux chapeaux, pilotant textes et dessins. Si j’ai, un temps, souhaité un scénariste à ses côtés pour l’épauler, je reconnais désormais son art solitaire assumé mettant en parfaite adéquation ses textes et ses magnifiques crobars. Il y faut un sens du rythme qu’il possède d’évidence, presque une alchimie cinématographique en mouvement d’une vignette à l’autre. Les planches se font pellicule ciné. Les dessins ne sont pas noyés par les textes, ils vivent bien dans leur presque intégralité.

La thématique centrale est un huis clos sanglant sur les fils de la vengeance, de l’appât du gain et d’un monde, somme toute nouveau-né, qui réitère ses vieilles erreurs, ses errances guerrières inutiles et ses bassesses. Rien de neuf sous le soleil.

Fait notable et récurrent de tome en tome, les personnages secondaires (et ils sont ici assez nombreux) méritent le relief que le scénario leur accorde (Jeremiah et Kurdy ne s’effacent pas pour autant). Du chef de bande malchanceux et manchot au trio maléfique, (le père au regard fuyant, la mère grande gueule maline, et le fils, colosse benêt au bonnet de laine au ras des sourcils) jusqu’à Luke qui, private joke manifeste, cigarette au bec, épi rebelle et haute dégaine caractéristique n’est pas sans rappeler curieusement le Lucky Luke de Morris (vraisemblablement un hommage graphique qui ne passera pas inaperçu).

La une de couverture rigolote et édénique est trompeuse. Sacré Hermann.. ! Ne pas s’y fier.. ! Le post-apo, lui, ne rigole jamais ou presque ; ce n’est pas son genre. Le paradis n’est pas de ce monde, l’enfer est sous les pas des personnages, derrière chaque page tournée, d’une vignette l’autre. L’illustration en une, pourtant, se montre en pays de farniente, en promesse d’océan, de vagues frangées d’écume, de pieds nus dans la fraicheur de l’eau, de mollets à l’air, les orteils en bouquets de violettes, le pébroque en pare-soleil. A peine plus loin, dès les toutes premières pages, une aile volante aux couleurs d’arc-en-ciel bat les airs, flirte avec les nuages, à flanc de falaise, sur le bleu du ciel. Carpe diem ? Oh que non.. ! Le drame attend patiemment. Si la mer, le sable et l’aile virevoltante sont bien au menu, l’essentiel est ailleurs : en rase campagne, dans une haute demeure délabrée où un aristo déguenillé et miteux se fait dégommer la tronche à grands coups de boule de billard et trancher l’annulaire d’un vif coup de couteau pour le prix d’une énorme émeraude ; dans une raffinerie de pétrole désaffectée où les vies s’éteignent dans le sang versé,  pour prix du rare pétrole qu’il y reste (et revendu à prix d’or) et qu’une bande de bras-cassés convoite ; dans les canalisations percées, les hautes citernes rouillées et éventrées, les gerbes d’étincelles jaillies des armoires électriques fracassées…. Nous voici en pays postapocalyptique classique, là où les cicatrices urbaines de notre société s’éparpillent dans la renaissance de la nature sous le soleil. Le scénario, tortueux porte son poids de noirceurs crapuleuses, de vengeances un temps retenues et violemment libérées l’instant suivant, de crasses tromperies entre amis quand l’argent rôde.

La stratégie du huis-clos sanglant où les personnages sont assassinés les uns après les autres, rappelle celle qui, un cran plus haut dans la violence, verra le jour dans « Une nuit de pleine lune » en 2011. Les bons scénars renaissent toujours d’une façon ou d’une autre.



mardi 11 novembre 2025

Détails de l’exposition – Jean-Claude Dunyach

 

L’Atalante ed. (2025)

 Le titre s’avère rapidement parlant ; alors, n’oubliez pas le guide, il s’agit de le remercier. « Détails de l’exposition » de Jean-Claude Dunyach est, en effet, un recueil de nouvelles SF, Fantastique… et autres, se présentant comme autant de salles de musée à visiter. Ça tombe bien. Il y a 3 semaines à peine (19 octobre) on cambriolait Le Louvre sur les traces de Napoléon. On reste dans l’ambiance d’étonnement et de surprise.

Ce recueil, chez « L’Atalante », revient sur une carrière d’auteur via 27 de ses nouvelles (mazette.. !). Cinq sont inédites, quelques-unes primées (2 Grand Prix de l’Imaginaire, 3 Rosny ainé, 1 Ozone et 1 Imaginales). Le design graphique de la une de couverture, signé Leraf, montre en 1 de couv une magnifique et étonnante illustration très colorée (d’inspiration japonaise, L’Empire du Soleil Levant semble une récurrence chez l’auteur) ; elle se double de dessins internes qui, sous la forme de vues en coupe, rappellent le look pédagogique des brochures disponibles à l’entrée de certaines expositions. Superbe… et inspiré.. ! Le titre n’est pas sans rappeler, sur la forme, « Vue en coupe d’une ville malade » et « Procédure d’évacuation immédiate des musées fantômes » de Brussolo.

J’ai croisé les écrits de Dunyach durant les 80’s sur le fil romanesque de deux Fleuve Noir Anticipation formant diptyque sous le titre générique du « Jeu des sabliers » (1987) lorsque la collection se cherchait de vraies plumes SF (et les trouvait). Les deux tomes étaient prometteurs mais je suis passé au large de ce qu’écrivit l’auteur par la suite, ma passion SF sur le déclin me poussant alors vers d’autres éclats de « Mauvais genres », entre autres policiers. Je suis revenu vers l’Imaginaire en 2005 alors que Dunyach y était déjà bien installé. En échos dithyrambiques réitérés sur les forums SFFF, le fandom affichait à son égard une belle réputation de nouvelliste SF. C’était tentant. Rien n’y fit. A son détriment, une nouveauté poussant l’autre, il m’aura fallu, merci Babelio, l’auteur et l’éditeur, ce « Détails de l’exposition » pour m’y intéresser. Bien m’en a pris. Le recueil est, de part certaines nouvelles embarquées, ma claque de l’année 2025.

Chaque nouvelle jalonne d’une pierre blanche une brillante carrière de nouvelliste au service de la SF et de ses genres satellitaires. Le tout, à l’égal d’un florilège, se fait l’écho des riches heures de l’édition française de SF des quatre dernières décennies. S’y profilent, côte à côte, l’une après l’autre, des rééditions (et 5 inédits) issues de revues spécialisées témoins du genre. On y trouve l’innovateur « Univers », le passeur de témoins « Fiction » ou « Cyberdreams » qui font encore échos nostalgiques chez certains, « Galaxies » (dont J.C. Dunyach fut un temps rédac en chef) et « Bifrost » qui sont les références actuelles du genre. On retrouve itou des textes issus d’anthologies thématiques qui ont fait date : « Territoires de l’inquiétude » d’Alain Dorémieux ou « Escales sur l’horizon » de Serge Lehman, mais aussi quelques extraits de précédents recueils, « Etoiles mortes » (6 volumes) ou « Autoportrait » en Présence du Futur.

Du Fantastique somme toute assez classique (« L’automne de la cathédrale » ou l’émouvant « Fin de l’été indien ») à celui, néo-classique flirtant avec l’horreur, chère à Alain Dorémieux en ses « Territoires de l’inquiétude » (l’angoissant « Sucre filé ») …

… d’une SF spatiale à un cyberpunk affuté, complexe mais compréhensible (« La stratégie du requin ») en passant par le romantisme temporel poignant de « Jardin Medicis » ou la « potacherie » jubilatoire de « Rapport sur les habitudes migratoires des pères Noël » le recueil se montre, d’une nouvelle l’autre, un nuancier des thèmes chers aux Littératures de l’Imaginaire. Dunyach, de l’une à l’autre, s’en sort brillamment au prix d’une prose calculée, ciselée et joliment travaillée, fruit d’un travail d’écriture conséquent. L’art de ne pas se foutre du monde, la plume est précieuse, précise, efficace, le bon mot est à la bonne place. Les phrases sont étirées. Les intrigues foisonnent ; la conséquence est que le tout parait plus important que la somme des parties.

On aurait pu avoir un bel effet de fix-up s’il y avait eu un liant évident d’une nouvelle l’autre.  Il y aurait eu effet exponentiel de perception positive. Effet, néanmoins ; difficile à rendre de part la juxtaposition de textes comme autant de promenades en univers parallèles profondément différent de l’un à l’autre.

A la convergence des forces de vie que l’homme laisse entrevoir, entre mathématicien informatique réaliste et, à l’opposé, rêveur d’Imaginaire ; du scientifique au philosophe, sur le fil de celui qui imbrique la magie des mots dans les jeux mathématiques, Dunyach agence le tout en une prose poétique inattendue et inspirée, quelques fois proche de la hard-SF. « Détails de l’exposition » est un recueil foisonnant qui se mérite, où, à la croisée de deux mondes, pullulent les raisons d’en sortir enchantés et ébahis.

Oui, je suis passé, de longues années durant, à côté de Dunyach, sur le fil d’une SF retrouvée 20 ans plus tard. Il me faut creuser plus avant l’univers de l’auteur, du Fleuve Noir Anticipation oublié à « l’Atalante » de maintenant. D’autres nouvelles m’attendent ainsi que l’espoir d’un plaisir renouvelé …




lundi 20 octobre 2025

Nouvelles de l’anti-monde - George Langelaan

 

Arbre Vengeur Ed. – Collection « Arbuste Véhément » (2025)

J’ai toujours été friand de nouvelles ; Fantastique et SF confondus ; de la short-story à la novella ; du strict minimum à celles dodues flirtant avec le format roman. Je les perçois comme de petites gourmandises à picorer à l’envie, des amuse-gueules dégustés à temps perdu entre deux gros romans chronophages. L’art en est difficile : une idée, une flèche en cœur de cible, quelques pages vite oubliées ou gravées à jamais dans la mémoire… c’est selon, et basta.

Celles qui, issues des Littératures de l’Imaginaire, n’ont pas été publiées depuis longtemps et se montrant introuvables dans leur version originale, se rappellent ponctuellement à notre bon souvenir sur le fil de rééditions courageuses, renaissent souvent comme de belles pépites à tort oubliées ou resteront anecdotiques, tout dépend de la pertinence du projet. Toutes ont fait, bon an mal an, le charme des « mauvais genres », collant à l’Histoire des Littératures de l’Imaginaire, servant de points d’ancrage chronologique en fonction de leurs styles d’écriture.

La réédition du recueil « Nouvelles de l’Anti-monde » s’offre t’elle un coup de jeunesse en pays de nouveautés ? Est t’elle judicieuse ? Sa dernière occurrence éditoriale date de 1973 pour une version originale en 62. Qu’en reste t’il ?

En 2019, une maison d’édition française (« L’Arbre Vengeur »), se propose de nous faire lire (voire relire), au cœur d’une de ses collections, (« L’Arbuste Véhément »), une antique et miraculeuse pépite romanesque fantastico-science-fictive.  Cynique et désespéré, « L’œil du Purgatoire » de Jacques Spitz attire notre intérêt en 2025 vers un autre titre du même catalogue, de même tonneau semble t’il, réédition itou, décalé et atypique tout autant, intemporel et si peu désuet : « Nouvelles de l’anti-monde » (1962 chez Robert Laffont) de George Langelaan (1908-1972).

La curiosité s’en mêle. Poussant plus avant, on découvre que le recueil qui nous cligne de l’œil aujourd’hui était apparu en 1966 (rééditions internes jusqu’en 1973) en Marabout aux Ed. Gérard, au cœur d’une double collection mythique et incontournable, jumelle s’il en est, Fantastique & SF séparés. Marabout F, surtout, s’était fait le chic quelques décennies durant de rééditer une myriade de nouvelles atypiques d’essence fantastico horrifique, d’origine belge le plus souvent, peu connues et d’excellente qualité. « Nouvelles de l’anti-monde » parut peut-être à tort sur le versant SF de la collection, mais quelle importance .. ! Le détour par « L’Arbre Vengeur « s’impose donc.. !

On trouve, au sein du sommaire, trois nouvelles qui eurent l’heur d’une adaptation ciné :

1        -« La mouche » devant la caméra de David Cronenberg (1986). Le long métrage fut pluri nominé et primé. A mi-chemin entre merveilleux scientifique, Fantastique et Horreur, la nouvelle est classique de la méthode Langerlaan.

2        L’idée irrévérencieuse de «Le miracle» servit, de toute évidence, de base non créditée au presque éponyme long métrage de JP Mocky « Le miraculé » (1987). Rendez-vous à Lourdes… où l’humour noir de l’épilogue fait sourire et ricaner. L’adaptation est libre, très libre.

3        «  Robots pensants », pour la télévision, qui revisite dans l’horreur, le thème de l’automate joueur d’échecs.

Dans « L’œil du Purgatoire » de Spitz, le héros perçoit ceux qui l’entourent, vision prémonitoire et merveilleux-scientifique aidant, tel qu’ils seront dans un délai temporel de plus en plus marqué. Les humains qu’il côtoie, de plus en plus décrépits, bientôt évanescents, de la chair vers la poussière en passant par la putréfaction et l’état de squelette, isolent le héros dans une solitude fatale. Le héros de « Temps mort » « Langelaan suit, un itinéraire similaire : autour de lui, le temps se rétracte, les humains se statufient, se pétrifient ; tandis que, pour lui, à l’inverse, les secondes deviennent des heures. Destin tragique assuré. Chef d’œuvre du recueil.

Pour le reste, sans chercher à citer tous les textes :

.Une main n’obéit plus à qui devrait la commander («L’ autre main»). Fantastique classique à bout de bras.

.« La dame d’outre nulle-part » préfigure les histoires d’amour par écrans interposés. 

.« Récession » qui, en boucle temporelle, de la mort vers la naissance, de la naissance vers la mort, de la vie perdue vers celle recommencée… offre l’immortalité sans conscience d’en bénéficier.

.« De fauteuil en déduction » qui, bien avant l’heure, utilise le twist final de Thierry Jonquet dans « La bête et la belle ». On voit venir de loin.

Etc…. 

Au final, 13 nouvelles oscillant entre SF, Fantastique et Horreur, assaisonnées quelques fois d’humour, suffisamment atypiques pour attirer l’attention en 2025. Nul doute que l’on y retrouve néanmoins le parfum d’une époque qui n’est plus, mais l’essentiel est de se dire que l’ouvrage mérite peut-être de devenir un classique.. !

Merci Babelio, Masse Critique, L'Arbre Vengeur Ed.

Marabout SF 252 (1973)

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