(Dupuis ed., collection « Repérages, version 1988)
Hermann est décédé le 22
mars 2026 ; il avait 87 ans. Derrière lui, une longue et prolifique carrière
de dessinateur-scénariste. Son cycle « Jeremiah », désormais
orphelin, se referme donc avec « Les larbins », son 42ème
et ultime épisode. « Strike », le 13ème tome (1988),
ici chroniqué, se situe environ au tiers du parcours. A découvrir, lire et
chroniquer, encore du pain sur la planche. D’autant que d’autres cycles et
one-shots signés par l’auteur, patientent en PAL: « Les Tours de
Bois-Maury », « Comanche », « Bernard Prince »
…. etc.
Avec « Strike », Hermann,
sur la lancée des 12 tomes précédents, tente une nouvelle fois le mix SF
post-apo/western, deux thématiques dont on ne doute plus de la
miscibilité. Le tout, un cocktail toujours pertinent. Pour autant, ce 13ème
tome voit son background post-apo habituel réduit à minima. Ce n’est presque
plus de l’anticipation mais une histoire de notre époque. Quelques rares
vignettes font indirectement référence à la catastrophe qui a dépeuplé la
Terre : ruines éparses, carcasse squelettique d’un pylône haute-tension posée
au loin sur l’horizon, ses fils électriques arrachés et trainants au sol. De
même, l’empreinte western embarquée jusqu’alors récurrente, devient
satellitaire, s’émiette, voire s’efface ; pour preuve, un panneau en
ville, là où se déroule l’essentiel de l’action, mentionne « No horses in town ».
L’état de grâce scénaristique à
l’œuvre dans les deux tomes précédents (« Delta », « Julius & Romera »)
laissait à penser que le soufflé allait inévitablement retomber. La prouesse
perdure néanmoins tout du long et offre peut-être le meilleur de la série. L’intrigue
tient la route, l’articulation dialogues/images est bien huilée et offre une
lecture dense, agréable et aisée ; le graphisme est inspiré (à noter une
prédominance des scènes d’intérieur mêlant habilement les contrastes d’éclairages).
L’effet cinématographique dû à l’absence de récitatif (la voix off du 24
images/secondes) est, une nouvelle fois au rendez-vous et fait mouche.
L’intrigue s’insère dans une des
grandes villes reconstruites, désormais flambant neuves, où bourgeonnent à
nouveau, presque naturellement, les anciennes tares de la civilisation, où
s’enrichit et prospère la lie de l’humanité. Argent, sexe et alcool à la portée
de toutes les tentations, de toutes les malversations. L’intrigue se resserre
autour de deux pôles locaux où la loi et l’ordre ne sont que des leurres : le
Vega-Bowling (et son gérant maffieux) et le Palais du Divin Cœur Céleste
(où règne le Divin J.P. Wang-Schmitz).
Faire « strike »
au bowling c’est décaniller les six quilles dès le premier lancer. Jeremiah,
à ce jeu, se montre de prime abord candide, naïf et maladroit, bientôt as
imbattable. Effet bluff de poker, pigeons appâtés, bientôt ferrés et débiteurs.
Les paris pour le battre, en bordure de piste, vont bon train mais gare à
l’effet boomerang, les poches vidées et retournées deviennent alors monnaie
courante. Les gains sont rondelets. Kurdy, le pote de toujours, est un
madré coquin ; il sait y faire pour que grimpent les mises et soient plumés
les fanfarons. D’un pigeon l’autre : de quoi se refaire les finances. Tondre
les pélots du coin est aisé … sauf que le gérant maffieux du bowling, inquiet
du manège, convie son champion perso à la fête ; il trichera sans vergogne
et préparera l’hallali. Haro sur nos deux héros. A moins qu’un autre scénario
ne se prépare en parallèle où ils ne seront plus que figurants étonnés…
A l’arrière- plan, dans les
coulisses, à la périphérie de la ville, le Palais du Divin Cœur Céleste, J.P. Wang-Schmitz, l’Initié et son char
céleste (une sorte de papamobile). Une secte vorace, son gourou ventripotent et
adipeux, amateur de chairs fraiches chimiquement « tranquillisées ».
Tout pour le pognon, le sexe, l’influence et le pouvoir, quitte aux
malversations les plus tordues voire aux meurtres.
Quelques autres
personnages :
Une dame-pipi, celle du bowling, prêtresse
en sous-sol carrelé ; au troisième âge finissant assumé ; un personnage
inattendu et haut en couleurs ; une vieille dame moins décalée et effacée
qu’il n’y parait car, sans y paraitre, en prise directe avec les évènements.
C’est le facteur X du récit. Elle va sceller brutalement les destins des
protagonistes, assumer une vengeance d’explosive manière et conclure l’épisode d’un
twist pour le moins inattendu.
Un longiligne, osseux et miséreux
clergyman à bicyclette, aux dents déchaussées et aux vêtements miteux, à la
bible sans cesse brandie pour des anathèmes furieux, au temple délabré et
bientôt incendié, convoquant en vain le Seigneur à l’aide pour chasser le Divin
J.P. Wang-Schmitz hors de la cité. Ce dernier le fera garrotter sans ciller
à la corde à piano.
La fille de papier de service, naïve
blonde peu vêtue, belle orpheline sous camisole chimique, proie charnelle sauvée
des grosses papattes libidineuses du grand méchant gourou.
Jeremiah et Kurdy
se tireront du guêpier sans trop en comprendre tous les tenants et aboutissants.
Deux héros par la bande, « … deux bouchons perdus en mer. Ballotés au gré des évènements, ils
subissent le chaos. »
dixit Hermann en interview dans l’encart au
format poster de l’édition qui m’est proposée (Dupuis
ed., collection « Repérages, version 1989). Ils sortiront de la BD
sans savoir pourquoi, derrière eux, se sont refermés les destins de nombre de
salopards.
Une atmosphère à la Chabrol,
un presque huis-clos, où des notables à faux-semblants tirent des ficelles
grosses comme des garrots, tandis que patientent des vengeances rentrées qui ne
demandent qu’à se libérer.
D’un épisode l’autre, Jeremiah
et Kurdy, en gueules de western récurrentes, errent nonchalamment, d’un
background post-apo à l’autre. Effets one-shot renouvelés. A suivre. D’enthousiasme.
Fidèle je reste.

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