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mardi 28 juillet 2026

Strike - Jeremiah n°13 - Hermann (BD)

 

(Dupuis ed., collection « Repérages, version 1988)

Hermann est décédé le 22 mars 2026 ; il avait 87 ans. Derrière lui, une longue et prolifique carrière de dessinateur-scénariste. Son cycle « Jeremiah », désormais orphelin, se referme donc avec « Les larbins », son 42ème et ultime épisode. « Strike », le 13ème tome (1988), ici chroniqué, se situe environ au tiers du parcours. A découvrir, lire et chroniquer, encore du pain sur la planche. D’autant que d’autres cycles et one-shots signés par l’auteur, patientent en PAL: « Les Tours de Bois-Maury », « Comanche », « Bernard Prince » …. etc.

Avec « Strike », Hermann, sur la lancée des 12 tomes précédents, tente une nouvelle fois le mix SF post-apo/western, deux thématiques dont on ne doute plus de la miscibilité. Le tout, un cocktail toujours pertinent. Pour autant, ce 13ème tome voit son background post-apo habituel réduit à minima. Ce n’est presque plus de l’anticipation mais une histoire de notre époque. Quelques rares vignettes font indirectement référence à la catastrophe qui a dépeuplé la Terre : ruines éparses, carcasse squelettique d’un pylône haute-tension posée au loin sur l’horizon, ses fils électriques arrachés et trainants au sol. De même, l’empreinte western embarquée jusqu’alors récurrente, devient satellitaire, s’émiette, voire s’efface ; pour preuve, un panneau en ville, là où se déroule l’essentiel de l’action, mentionne « No horses in town ».

L’état de grâce scénaristique à l’œuvre dans les deux tomes précédents (« Delta », « Julius & Romera ») laissait à penser que le soufflé allait inévitablement retomber. La prouesse perdure néanmoins tout du long et offre peut-être le meilleur de la série. L’intrigue tient la route, l’articulation dialogues/images est bien huilée et offre une lecture dense, agréable et aisée ; le graphisme est inspiré (à noter une prédominance des scènes d’intérieur mêlant habilement les contrastes d’éclairages). L’effet cinématographique dû à l’absence de récitatif (la voix off du 24 images/secondes) est, une nouvelle fois au rendez-vous et fait mouche.

L’intrigue s’insère dans une des grandes villes reconstruites, désormais flambant neuves, où bourgeonnent à nouveau, presque naturellement, les anciennes tares de la civilisation, où s’enrichit et prospère la lie de l’humanité. Argent, sexe et alcool à la portée de toutes les tentations, de toutes les malversations. L’intrigue se resserre autour de deux pôles locaux où la loi et l’ordre ne sont que des leurres : le Vega-Bowling (et son gérant maffieux) et le Palais du Divin Cœur Céleste (où règne le Divin J.P. Wang-Schmitz).

Faire « strike » au bowling c’est décaniller les six quilles dès le premier lancer. Jeremiah, à ce jeu, se montre de prime abord candide, naïf et maladroit, bientôt as imbattable. Effet bluff de poker, pigeons appâtés, bientôt ferrés et débiteurs. Les paris pour le battre, en bordure de piste, vont bon train mais gare à l’effet boomerang, les poches vidées et retournées deviennent alors monnaie courante. Les gains sont rondelets. Kurdy, le pote de toujours, est un madré coquin ; il sait y faire pour que grimpent les mises et soient plumés les fanfarons. D’un pigeon l’autre : de quoi se refaire les finances. Tondre les pélots du coin est aisé … sauf que le gérant maffieux du bowling, inquiet du manège, convie son champion perso à la fête ; il trichera sans vergogne et préparera l’hallali. Haro sur nos deux héros. A moins qu’un autre scénario ne se prépare en parallèle où ils ne seront plus que figurants étonnés…

A l’arrière- plan, dans les coulisses, à la périphérie de la ville, le Palais du Divin Cœur Céleste, J.P. Wang-Schmitz, l’Initié et son char céleste (une sorte de papamobile). Une secte vorace, son gourou ventripotent et adipeux, amateur de chairs fraiches chimiquement « tranquillisées ». Tout pour le pognon, le sexe, l’influence et le pouvoir, quitte aux malversations les plus tordues voire aux meurtres.

Quelques autres personnages :

Une dame-pipi, celle du bowling, prêtresse en sous-sol carrelé ; au troisième âge finissant assumé ; un personnage inattendu et haut en couleurs ; une vieille dame moins décalée et effacée qu’il n’y parait car, sans y paraitre, en prise directe avec les évènements. C’est le facteur X du récit. Elle va sceller brutalement les destins des protagonistes, assumer une vengeance d’explosive manière et conclure l’épisode d’un twist pour le moins inattendu.

Un longiligne, osseux et miséreux clergyman à bicyclette, aux dents déchaussées et aux vêtements miteux, à la bible sans cesse brandie pour des anathèmes furieux, au temple délabré et bientôt incendié, convoquant en vain le Seigneur à l’aide pour chasser le Divin J.P. Wang-Schmitz hors de la cité. Ce dernier le fera garrotter sans ciller à la corde à piano.

La fille de papier de service, naïve blonde peu vêtue, belle orpheline sous camisole chimique, proie charnelle sauvée des grosses papattes libidineuses du grand méchant gourou.

Jeremiah et Kurdy se tireront du guêpier sans trop en comprendre tous les tenants et aboutissants. Deux héros par la bande, « … deux bouchons perdus en mer. Ballotés au gré des évènements, ils subissent le chaos. » dixit Hermann en interview dans l’encart au format poster de l’édition qui m’est proposée (Dupuis ed., collection « Repérages, version 1989). Ils sortiront de la BD sans savoir pourquoi, derrière eux, se sont refermés les destins de nombre de salopards.

Une atmosphère à la Chabrol, un presque huis-clos, où des notables à faux-semblants tirent des ficelles grosses comme des garrots, tandis que patientent des vengeances rentrées qui ne demandent qu’à se libérer.

D’un épisode l’autre, Jeremiah et Kurdy, en gueules de western récurrentes, errent nonchalamment, d’un background post-apo à l’autre. Effets one-shot renouvelés. A suivre. D’enthousiasme. Fidèle je reste.


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