Les Nouvelles Editions ActuSF - Collection Ithaque (2026)
« Les mille verbes »
aux Nouvelles Editions ActuSF, dans leur nouvelle collection
« Ithaque » (2026), est, en one-shot BD, la louable
et justifiée restitution papier d’un webtoon en ligne (2013). Le titre en est éponyme
et le contenu retravaillé par les soins de son dessinateur/scénariste Alexandre
Decrauze. C’est, au final, et pour le moins, au-delà d’un premier roman
graphique plus que prometteur, une réussite picturale et scénaristique. « Les mille verbes » : une
œuvre atypique qui se mérite et où le plaisir de lire quelque chose de
différent emporte tout. L’album lorgne ainsi vers l’O.L.N.I. ; il surprend,
étonne et lecture achevée, enthousiasme par son originalité. La dernière page
tournée laisse un goût agréable de « reviens-y ». C’est tout ce qu’on souhaite à l’ouvrage ..!
Au départ, pourtant, pour me
plaire, rien n’était acquis. Au-delà de la une de couverture de toute beauté, les
premières pages m’ont, de prime abord, étonné. Le graphisme embarqué, est un mélange,
il me semble, mais je peux me tromper, de dessins au trait rapide et bousculé, de
gouaches et d’aquarelles aux couleurs inspirées. Il n’est pas inintéressant, loin
de là, mais se montre ici peu en accord avec l’orthodoxie d’une BD classique.
Il suffit pour adhérer, et ça ne dure guère, de se laisser prendre par la main
pour que tout rentre dans l’ordre, de se laisser accaparer par le charme
ambiant, de disséquer le pourquoi de la manière, d’en comprendre les mécanismes
à l’œuvre, les assimiler, les faire siens, s’enthousiasmer des interactions
habiles qu’il y a entre un scénario en béton et des dessins plus riches qu’il n’y
parait. Les deux, intrigue et crobars, côte à côte, pour que … la fête commence
et se montre belle.
En France. En province. Au
XVIIIème siècle, lorsque s’ébauchent les premiers soubresauts annonciateurs de
la Révolution. A l’époque royale des aristos miteux, ex-roturiers
opportunistes, aux titres de noblesse arrachés, souvent par la force et
l’argent à nombre de nobliaux ruinés. Aux temps incertains des relais de poste
isolés, des diligences cossues, rebondies, cahotantes et aux chevaux
harassés ; des auberges de campagne peu sécures ; des spadassins,
tueurs à gages, détrousseurs de grands chemins…. des villes aux chiches
lumières et au pavé luisant, là où sévissent coupe-jarrets et hommes de main.
Claude
de Horville, surnommé la Pustule en raison d’un énorme
molluscum-pendulum accroché à son proéminent tarin turgescent, est un
anti-héros comme on aime les détester. Il se montre proche du fieffé coquin Benvenuto
Gesufal tel qu’imaginé par Jean-Philippe Jaworski dans « Gagner la
guerre ». C’est un fourbe rusé, menteur sans vergogne, bluffeur, parieur
invétéré, tricheur habile aux cartes truquées et aux jeux d’argent, fripouille
attentive aux bourses sonnantes qui ne sont pas les siennes, beau parleur cajoleur
et roublard, homme à femmes, surtout celles des autres. C’est une grande gueule
abjecte et bravache, un menteur, un scélérat attaché aux entourloupettes qu’il
mijote sans remords. Mais son destin va changer quand, allant jusqu’au meurtre,
il va subir la malédiction d’une de ses victimes. Désormais pauvre hère assommé
par la damnation qui le menace, homme désormais affaibli en fantôme de lui-même,
il est peu à peu psychologiquement miné par le machiavélisme de la malédiction
qui le ronge, le mine, le domine.
De rencontre en rencontre, sur le
fil du pire, d’aventure en aventure … jusqu’à l’épilogue.
D’une roulotte bohémienne à un
monastère isolé où cacher ses silences en passant par une cabane misérable,
perdue dans les bois, où aurait pu naitre l’amour ; d’un tripot sordide où
s’anime la fièvre du jeu à une chambre d’hôtel minable où, en ville, terrer sa
solitude ; d’un ours en peluche éventré aux yeux en boutons de culotte à
un carnet de croquis et de poésies…. Ni remords ni rédemption, juste une simple
lutte de survie, où se greffe bientôt le Fantastique, à tenter de ralentir le
temps qui passe ; le héros ne regrette rien, seuls comptent les moyens pour
économiser ses mots et s’en sortir car…
« Je t’ai laissé mille mots à prononcer avant que tu ne rendes ton
dernier souffle. J’ai hâte d’entendre ta réplique finale ».
Au prononcé d’une telle
malédiction s’amorce le compte à rebours d’une vengeance implacable. La
personne qui maudit est une jeune bohémienne aux parents trucidés sous ses yeux.
Ceux ciblés par la damnation, Claude de Horville et son frère, coupables
en sus de vols de bijoux. Une malédiction proférée dans la haine. Mille mots,
seulement… et basta, la mort pour rendu de monnaie. Reste le solde sur peau de
chagrin. De quoi économiser ses propos, se taire, apprendre le silence, fuir
les autres et leurs désirs de conversation. Comment se tirer de ce mauvais pas,
retarder l’échéance ? Horville, bouche cousue, à minima de mots, apprend
la solitude, l’incompréhension que lui porte désormais les autres.
Merci à l’auteur et à l’éditeur…
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