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mardi 17 mars 2026

Les mille verbes – Alexandre Decrauze (BD)

 

Les Nouvelles Editions ActuSF - Collection Ithaque (2026)

« Les mille verbes » aux Nouvelles Editions ActuSF, dans leur nouvelle collection « Ithaque » (2026), est, en one-shot BD, la louable et justifiée restitution papier d’un webtoon en ligne (2013). Le titre en est éponyme et le contenu retravaillé par les soins de son dessinateur/scénariste Alexandre Decrauze. C’est, au final, et pour le moins, au-delà d’un premier roman graphique plus que prometteur, une réussite picturale et scénaristique.  « Les mille verbes » : une œuvre atypique qui se mérite et où le plaisir de lire quelque chose de différent emporte tout. L’album lorgne ainsi vers l’O.L.N.I. ; il surprend, étonne et lecture achevée, enthousiasme par son originalité. La dernière page tournée laisse un goût agréable de « reviens-y ».  C’est tout ce qu’on souhaite à l’ouvrage ..!

Au départ, pourtant, pour me plaire, rien n’était acquis. Au-delà de la une de couverture de toute beauté, les premières pages m’ont, de prime abord, étonné. Le graphisme embarqué, est un mélange, il me semble, mais je peux me tromper, de dessins au trait rapide et bousculé, de gouaches et d’aquarelles aux couleurs inspirées. Il n’est pas inintéressant, loin de là, mais se montre ici peu en accord avec l’orthodoxie d’une BD classique. Il suffit pour adhérer, et ça ne dure guère, de se laisser prendre par la main pour que tout rentre dans l’ordre, de se laisser accaparer par le charme ambiant, de disséquer le pourquoi de la manière, d’en comprendre les mécanismes à l’œuvre, les assimiler, les faire siens, s’enthousiasmer des interactions habiles qu’il y a entre un scénario en béton et des dessins plus riches qu’il n’y parait. Les deux, intrigue et crobars, côte à côte, pour que … la fête commence et se montre belle.

En France. En province. Au XVIIIème siècle, lorsque s’ébauchent les premiers soubresauts annonciateurs de la Révolution. A l’époque royale des aristos miteux, ex-roturiers opportunistes, aux titres de noblesse arrachés, souvent par la force et l’argent à nombre de nobliaux ruinés. Aux temps incertains des relais de poste isolés, des diligences cossues, rebondies, cahotantes et aux chevaux harassés ; des auberges de campagne peu sécures ; des spadassins, tueurs à gages, détrousseurs de grands chemins…. des villes aux chiches lumières et au pavé luisant, là où sévissent coupe-jarrets et hommes de main.

Claude de Horville, surnommé la Pustule en raison d’un énorme molluscum-pendulum accroché à son proéminent tarin turgescent, est un anti-héros comme on aime les détester. Il se montre proche du fieffé coquin Benvenuto Gesufal tel qu’imaginé par Jean-Philippe Jaworski dans « Gagner la guerre ». C’est un fourbe rusé, menteur sans vergogne, bluffeur, parieur invétéré, tricheur habile aux cartes truquées et aux jeux d’argent, fripouille attentive aux bourses sonnantes qui ne sont pas les siennes, beau parleur cajoleur et roublard, homme à femmes, surtout celles des autres. C’est une grande gueule abjecte et bravache, un menteur, un scélérat attaché aux entourloupettes qu’il mijote sans remords. Mais son destin va changer quand, allant jusqu’au meurtre, il va subir la malédiction d’une de ses victimes. Désormais pauvre hère assommé par la damnation qui le menace, homme désormais affaibli en fantôme de lui-même, il est peu à peu psychologiquement miné par le machiavélisme de la malédiction qui le ronge, le mine, le domine.

De rencontre en rencontre, sur le fil du pire, d’aventure en aventure … jusqu’à l’épilogue.

D’une roulotte bohémienne à un monastère isolé où cacher ses silences en passant par une cabane misérable, perdue dans les bois, où aurait pu naitre l’amour ; d’un tripot sordide où s’anime la fièvre du jeu à une chambre d’hôtel minable où, en ville, terrer sa solitude ; d’un ours en peluche éventré aux yeux en boutons de culotte à un carnet de croquis et de poésies…. Ni remords ni rédemption, juste une simple lutte de survie, où se greffe bientôt le Fantastique, à tenter de ralentir le temps qui passe ; le héros ne regrette rien, seuls comptent les moyens pour économiser ses mots et s’en sortir car…

« Je t’ai laissé mille mots à prononcer avant que tu ne rendes ton dernier souffle. J’ai hâte d’entendre ta réplique finale ».

Au prononcé d’une telle malédiction s’amorce le compte à rebours d’une vengeance implacable. La personne qui maudit est une jeune bohémienne aux parents trucidés sous ses yeux. Ceux ciblés par la damnation, Claude de Horville et son frère, coupables en sus de vols de bijoux. Une malédiction proférée dans la haine. Mille mots, seulement… et basta, la mort pour rendu de monnaie. Reste le solde sur peau de chagrin. De quoi économiser ses propos, se taire, apprendre le silence, fuir les autres et leurs désirs de conversation. Comment se tirer de ce mauvais pas, retarder l’échéance ? Horville, bouche cousue, à minima de mots, apprend la solitude, l’incompréhension que lui porte désormais les autres.

Merci à l’auteur et à l’éditeur…







mardi 20 mai 2025

Golem Expérience – Anik Cohen et Aymar Batetana Casanova (roman graphique)

 

Melmat Cat Ed. (2024)

Le Golem de Prague, aka « l’Informe » ou « l’Inachevé », est, parmi les plus anciens du genre, une figure humanoïde, populaire et imaginaire, issue du folklore et de la mystique juive du XVIème siècle. C’est un être artificiel, un géant de glaise, né de l’argile malaxée entre les mains habiles de son créateur, un rabbin.

Il s’inscrit, plus tard, au 19ème siècle, au rang des créatures fantastiques de la littérature romanesque de même nom. Gustav Meyrink en emprunte la thématique et en fait un roman éponyme qui eut son heure de gloire.

Le Golem, personnage fictif, est privé de parole et de libre arbitre. Il n’obéit qu’à son maitre. Son but : l’assister et le protéger des pogroms, lui et la communauté à laquelle il appartient. Il n’en échappera pas moins à son créateur et sèmera la terreur dans Prague endormie.

On note, ici, un cousinage de naissance et de destin avec le monstre de « Frankenstein » de Mary Shelley. Le roman anglais devient « enfant du Golem », s’inscrit dans la postérité de la créature originale.

Sur le front d’argile du Golem est gravé « émeth » (« La Vérité » qui donne la vie). La première lettre effacée, le mot devient « meth » et signifie alors « La Mort » … la créature est alors renvoyée au néant. On entrevoit ici son Tendon d’Achille, son point de faiblesse, son seuil de destruction, le levier par lequel le désactiver.

Il y a, ici, voisinage de palier avec certains super-héros des Comics US du XXème siècle. « La chose » par exemple (pour le peu que j’en sais et comprend), qui vécut une existence de pierre au rythme, face à ses ennemis, de ses forces mais surtout de ses faiblesses.

Ainsi donc, à la convergence de certains genres (Fantastique littéraire avec Meyrink, Science-fiction écrite avec Frankenstein, BD pulp avec certains super-héros, adaptations ciné muettes ou parlantes … etc ) se trouvent autant de « Mauvais genres » (le plus souvent) au service des Enfants du Golem. La créature y acquiert un caractère universel.

L’ouvrage d’Anik Cohen et d’Aymar Batetana Casanova sauvegarde le fond historique et s’aventure dans une forme résolument moderne. Après une incursion médiatique sur une Web-TV expérimentale où « Golem Experience » s’essaie au format vidéo, les deux auteurs revisitent, en 2024, le thème de la créature de glaise en usant de la forme étonnante du street-art et du roman-photo. Le dernier format, cousin de la BD et du cinéma, narratif à minima, est populaire. Le N&B est utilisé dans la tradition éditoriale du genre. Les personnages, en habits modernes, sont façonnés sous logiciels infographiques. Un Golem expérimental émerge, né du mariage de la tradition de son fond et de la modernité de sa forme. Il surprend. Il faut, pour comprendre le propos, en dénicher la logique interne qui nait au rythme de la lecture. A chacun de juger de sa pertinence. J’y ai trouvé ce que je n’attendais pas. C’est une belle surprise.

Merci Babelio, Masse Critique, les auteurs, l'éditeur. 

 



jeudi 17 avril 2025

Tonnerre à l’Ouest – Blueberry 02 – Jean-Michel Charlier + Jean Giraud (BD)

 Réédition Hachette Collections Inc. (2013)

 

D’avril à octobre 1964, « Tonnerre à l’Ouest », le second épisode de la saga BD « Lieutenant Mike S. Blueberry », est prépublié dans l’hebdomadaire Pilote (n° 236 à 258). Sa sortie en album cartonné se fera en 1966 chez Dargaud Ed.. L’évènement est anecdotique, certes, au regard des années écoulées, si ce n’est que le mythe « Blueberry » est désormais en marche et que, s’il n’en est encore qu’à ses prémisses, des signes de son succès pointent et se confirmeront.

« Tonnerre à l’Ouest », est la suite directe de « Fort Navajo » ; c’est aussi le second tome du sous-cycle des « Premières guerres indiennes » (5 albums). Les mêmes ingrédients, thématiques et personnages sont au menu : désert, mesas et forts esseulés, soleil ardant, apaches et visages-pales les uns face aux autres. La base scénaristique prend racine dans l’histoire authentique du major Bascom qui, par lâche opportunisme de carrière et haine raciale, déclencha une guerre injustifiée avec les apaches sur la base de mensonges (qui arrangent) et de promesses non tenues faites aux Peaux-rouges. Bascom semble préfigurer le Général Tête-Jaune qui, puissance mille, viendra bientôt plonger la série dans la barbarie militaire légale. Apparait, itou, en symétrie inversée de Bascom, un autre personnage de poids dans l’épisode : le sergent Crowe, métis d’indien, qui va trahir et déserter les Tuniques-Bleues pour tenter, en compagnie de Blueberry, de prouver l’innocence des apaches de Cochise accusés, entre autres, de rapt d’enfant et de massacres. Crowe semble parfois voler la vedette au héros principal, au point même qu’au cœur de scènes communes on aura de la peine à les différencier graphiquement.

L’album possède une particularité étonnante. Giraud, le dessinateur, se devait de livrer, chaque semaine et dans les temps, sa quote-part graphique (2 pages) à Pilote pour assurer la continuité de prépublication au sein du magazine et ne pas perdre de lecteurs déboussolés par son absence inattendue. Il n’a pas rempli le contrat pour les pages 28 à 36 incluses (soit pendant 5 semaines) et ce, pour raison de vacances au Mexique (???). Charlier, dans l’urgence, fit appel à Jije (créateur de Jerry Spring) dont Giraud s’était largement et ouvertement inspiré pour le premier tome (la une de couv de « Fort Navajo » est signée, autre bizarrerie, du paraphe de Jije). Franchement, si je n’avais pas été prévenu, je serais passé à côté de ce remplacement haut-le-pied ; la ligne de démarcation graphique entre les deux styles est ténue, m’a été imperceptible et correspond au parti-pris de Giraud d’imiter un style qu’il vénérait. De plus, la mise en couleurs, identique d’une patte à l’autre, n’aide pas à la différenciation, le flot d’images parait continu et sans accroc. Il y faut sans doute un regard de spécialiste averti, que je ne suis pas.

Quel beau cinéma, sous nos yeux ébahis, que ces 48 pages qui semblent défiler en 25 images/seconde ..! Chaque vignette s’articule parfaitement avec celles adjacentes dans la logique du cinémascope des salles obscures (larges panoramiques, plans américains, plongées et contreplongées, gros plans ...). Le désert, en background principal, s’y prête parfaitement ; l’album lui est tout entier consacré à l’exception de la mise à sac de la ville de Tucson. L’allant scénaristique est à l’énergie dédiée, aux péripéties bousculées et haletantes, aux mises en abime en fin de chaque double-page. La série prend ses marques, frappe fort, l’avenir est devant elle et les promesses d’un grand œuvre mythique seront bientôt dépassées d’une publication ultérieure à l’autre.

Giraud atteint la plénitude graphique empruntée à Jije qu’il donnera à la première partie de la série ; certaines tournures laissent, déjà et peu à peu, subrepticement, apparaitre le Moebius qu’il va devenir. Charlier insère un scénario en béton emprunté au classicisme du western entre logique militaire tissée d’honneur et d’obéissance et raison humaniste qui oblige Blueberry à chercher à innocenter des apaches non-coupables.

Suite au prochain épisode.


 

mardi 15 avril 2025

Tendre Violette 06 & 07 – Les enfants de la citadelle 01 & 02 – Servais (BD)

 

Le diptyque des « Enfants de la citadelle » est paru chez Casterman en 2006 et 2007 ; il constitue les 6ème et 7ème (et ultimes) tomes d’un cycle graphique connu sous le titre générique de «Tendre Violette». Jean-Claude Servais en a assuré seul les dessins et scénarios depuis le 5ème épisode (« Lucye »). S’y dessine une fin abrupte, hélas en queue de poisson, qui ne prévient pas que Violette ne reviendra plus, c’était sa dernière apparition. Servais nous prive, ainsi, d’un vrai épilogue, d’une conclusion digne de ce nom. Le dessinateur va désormais œuvrer ailleurs : sous les cieux nouveaux d’autres personnages, à d’autres époques, via d’autres thématiques. N’empêche, cet ultime clin d’œil en one-shot est de belle facture (même si le second volet se montre un tantinet attendu) ; s’y mêlent, comme d’habitude et à petites doses, Fantastique classique de bon aloi, surnaturel et sorcellerie.

Derniers rendez-vous, donc, avec l’héroïne, la belle et sauvageonne Violette. Elle va me manquer. C’était le fil rouge d’un cycle, charmant et attachant, vers lequel, d’épisode en épisode, je revenais avec plaisir. La série connut son heure de gloire entre BD de terroir et œuvre doucettement féministe. Bye bye Violette, croqueuse de vie et croqueuse d’hommes ; que ce qu’il te reste d’existence (et dont je ne saurai rien), t’apporte ce que tu en attends : la liberté de te montrer comme tu le souhaites, sans fards ni duperies, des rires plein le visage, du bonheur dans les yeux, le vin à satiété, l’honnêteté de belles rencontres au gré de circonstances sans monotonie, Dame nature généreusement offerte à tes pièges de braconnière, l’Amour qui, à défaut d’être Grand, se montrera volontiers « pluriel » … Tchao la Belle.. ! Bises à Bourguignon, le seul homme que tu sembles avoir vraiment aimé. 

A l’orée de l’entre-deux-guerres, « Les enfants de la citadelle » prend pour cadre la citadelle militaire de Montmedy dans la Meuse. Servais semble avoir été impressionné par le site (« J’ai écrit cette histoire en fonction du lieu et des émotions que je ressentais en le visitant ») ; il y trouva prétexte à un background Fantastique, comme il sait si bien les créer.

Montmedy est un bourg-forteresse abandonné par les troupes françaises aux premiers jours du conflit de 14-18. Auparavant, les lieux attendirent en vain (c’était pourtant prévu) Louis XVI et Marie-Antoinette fuyant Versailles (Varennes est à une cinquantaine de kms). D’aucuns prétendent que ses bas-fonds recèlent les bijoux cachés de la Reine. Les trois faits ont de l’importance, c’est à leur croisée que se construit l’intrigue, une Petite Histoire dans la Grande.

Montmedy est une étonnante et singulière construction, un bourg délabré et déserté, des fortifications en ruines, un fort abandonné de toute activité communautaire (ou presque). Lugubre et pesante atmosphère. Désolation, silence volé aux activités bruyantes d’une garnison enfuie. Un huis-clos s’y dessine puis s’impose ; il va peu à peu conduire le récit en territoire Fantastique et créer des personnages taillés dans le genre, inquiétants et lourds d’un passé commun tragique qu’ils semblent taire ou simplement vouloir oublier. Les habitants semblent se couler dans la peau de fantômes taiseux, ouverts à l’exorcisme de ce dont ils se rendirent coupables.

… la suite appartient au récit.

Servais, les épisodes précédents, s’était tout entier consacré à la nature qu’il souhaitait omniprésente, la dessinant avec amour dans toutes les splendeurs de chaque saison. Le contraste est fort, quand, abordant la Citadelle de Montmedy, on se heurte à une imposante masse de béton rectangulaire rendue aux ronces voraces et à l’herbe folle. Servais, au service d’un grandiose décor artificiel, compense par les couleurs d’un automne flamboyant.

Servais y semble oublier ses personnages secondaires antérieurs (seule Lucye, vite fait, cinq éphémères vignettes durant, se rappelle à notre bon souvenir) ; ainsi se tisse un one-shot où, malgré tout, planent encore certaines personnalités déjà croisées. Servais s’est généreusement déconnecté de l’intrigue générale, on peut y sentir son envie de se trouver d’autres héros. J’aimais bien Violette, sa gentillesse, son caractère bourru, son amour de la vie ; c’est dommage de voir son personnage se diluer, d’un claquement de doigts, dans l’oubli d’un ultime épisode qui ne viendra pas vraiment.

Deux très jeunes orphelins, oubliés de presque tous, courent les ruines et vivent de rapines. Ils sont inapprochables, presque rendus à l’état primitif. Certains les nourrissent, d’autres ne les voient tout simplement plus. Ils semblent soumis à un destin tragique qui les isole du présent et les prive de futur.

Le fantôme de leur mère, une belle chanteuse de cabaret, le seul amour d’un homme.

Un vieil aristo grincheux, laid et vindicatif qui ne pense qu’aux bijoux cachés.

Antonin, l’amoureux actuel de Violette qui cache bien des secrets.

… et que vienne le drame par les troupes d’Occupation.

 

 « Tendre Violette » l'intégrale des chroniques sur « La convergence des parallèles » :

01: Julien

02: La cochette

03: Malmaison

04: L'Alsacien

05: Lucye

06 : Les enfants de la Citadelle 01 

07: Les enfants de la Citadelle 02



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