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jeudi 17 avril 2025

Tonnerre à l’Ouest – Blueberry 02 – Jean-Michel Charlier + Jean Giraud (BD)

 Réédition Hachette Collections Inc. (2013)

 

D’avril à octobre 1964, « Tonnerre à l’Ouest », le second épisode de la saga BD « Lieutenant Mike S. Blueberry », est prépublié dans l’hebdomadaire Pilote (n° 236 à 258). Sa sortie en album cartonné se fera en 1966 chez Dargaud Ed.. L’évènement est anecdotique, certes, au regard des années écoulées, si ce n’est que le mythe « Blueberry » est désormais en marche et que, s’il n’en est encore qu’à ses prémisses, des signes de son succès pointent et se confirmeront.

« Tonnerre à l’Ouest », est la suite directe de « Fort Navajo » ; c’est aussi le second tome du sous-cycle des « Premières guerres indiennes » (5 albums). Les mêmes ingrédients, thématiques et personnages sont au menu : désert, mesas et forts esseulés, soleil ardant, apaches et visages-pales les uns face aux autres. La base scénaristique prend racine dans l’histoire authentique du major Bascom qui, par lâche opportunisme de carrière et haine raciale, déclencha une guerre injustifiée avec les apaches sur la base de mensonges (qui arrangent) et de promesses non tenues faites aux Peaux-rouges. Bascom semble préfigurer le Général Tête-Jaune qui, puissance mille, viendra bientôt plonger la série dans la barbarie militaire légale. Apparait, itou, en symétrie inversée de Bascom, un autre personnage de poids dans l’épisode : le sergent Crowe, métis d’indien, qui va trahir et déserter les Tuniques-Bleues pour tenter, en compagnie de Blueberry, de prouver l’innocence des apaches de Cochise accusés, entre autres, de rapt d’enfant et de massacres. Crowe semble parfois voler la vedette au héros principal, au point même qu’au cœur de scènes communes on aura de la peine à les différencier graphiquement.

L’album possède une particularité étonnante. Giraud, le dessinateur, se devait de livrer, chaque semaine et dans les temps, sa quote-part graphique (2 pages) à Pilote pour assurer la continuité de prépublication au sein du magazine et ne pas perdre de lecteurs déboussolés par son absence inattendue. Il n’a pas rempli le contrat pour les pages 28 à 36 incluses (soit pendant 5 semaines) et ce, pour raison de vacances au Mexique (???). Charlier, dans l’urgence, fit appel à Jije (créateur de Jerry Spring) dont Giraud s’était largement et ouvertement inspiré pour le premier tome (la une de couv de « Fort Navajo » est signée, autre bizarrerie, du paraphe de Jije). Franchement, si je n’avais pas été prévenu, je serais passé à côté de ce remplacement haut-le-pied ; la ligne de démarcation graphique entre les deux styles est ténue, m’a été imperceptible et correspond au parti-pris de Giraud d’imiter un style qu’il vénérait. De plus, la mise en couleurs, identique d’une patte à l’autre, n’aide pas à la différenciation, le flot d’images parait continu et sans accroc. Il y faut sans doute un regard de spécialiste averti, que je ne suis pas.

Quel beau cinéma, sous nos yeux ébahis, que ces 48 pages qui semblent défiler en 25 images/seconde ..! Chaque vignette s’articule parfaitement avec celles adjacentes dans la logique du cinémascope des salles obscures (larges panoramiques, plans américains, plongées et contreplongées, gros plans ...). Le désert, en background principal, s’y prête parfaitement ; l’album lui est tout entier consacré à l’exception de la mise à sac de la ville de Tucson. L’allant scénaristique est à l’énergie dédiée, aux péripéties bousculées et haletantes, aux mises en abime en fin de chaque double-page. La série prend ses marques, frappe fort, l’avenir est devant elle et les promesses d’un grand œuvre mythique seront bientôt dépassées d’une publication ultérieure à l’autre.

Giraud atteint la plénitude graphique empruntée à Jije qu’il donnera à la première partie de la série ; certaines tournures laissent, déjà et peu à peu, subrepticement, apparaitre le Moebius qu’il va devenir. Charlier insère un scénario en béton emprunté au classicisme du western entre logique militaire tissée d’honneur et d’obéissance et raison humaniste qui oblige Blueberry à chercher à innocenter des apaches non-coupables.

Suite au prochain épisode.


 

vendredi 11 avril 2025

Fort Navajo – Blueberry 01 – Jean-Michel Charlier + Jean Giraud (BD)

  

Réédition Hachette Collections 2013

 

« Fort Navajo » est une BD western en grand format, prépubliée dès octobre 1963 dans « Pilote, le magazine des jeunes de l’an 2000 ». C’est le premier épisode d’une saga d’importance, compartimentée en sous-cycles, doublée de préquels, d’intermèdes en one-shots ou en diptyques. Au total : c’est un foisonnement de planches, de bulles et de vignettes, d’onomatopées et de récitatifs en voix off, de personnages fortement typés, souvent récurrents, d’intrigues imbriquées ou se prolongeant l’une l’autre. C’est aussi le bébé d’un duo d’auteurs parmi les plus brillants que le 9ème Art ait connu. Aux décès de Jean-Michel Charlier (aux scénarios) et de Jean Giraud (aux dessins), d’autres talents prendront la relève au rythme du cycle principal, de séries satellitaires ou de hors-séries divers.

 Un héros de papier comme Blueberry ne meurt jamais vraiment.

Western à tous les étages, donc. Fin de la Guerre de Sécession et début des Guerres Indiennes qui suivirent. Mike S. Blueberry, un lieutenant de l’armée d’active (à deux doigts de la radiation), fils de riches confédérés, prend son service dans l’Ouest américain entre Nouveau-Mexique et Arizona. S’en suivent maintes péripéties où le héros, au sein du conflit en cours, cherchera à se positionner socialement… une longue histoire commence.

Winchesters, colts et canons à mitraille. Arcs, flèches et tomawaks. Saloons enfumés, ranchs pillés, incendiés, rancheros et péones scalpés. Tipis apaches et calumet de la paix. Fort assiégé et drapeau blanc. Peaux-rouges sur le Sentier de la Guerre, Visages-Pales et Tuniques-Bleues. Poneys montés à cru et étalons fougueux, l’écume aux mors. Diligences attaquées et signaux de fumée sur la crête des collines. Désert de sable et de pierraille, soleil de plomb, cactus solitaires, gigantesques mesas esseulées. Paysages arides à perte de vue, panoramas époustouflants tendus d’or et de cumulo-nimbus bourgeonnants. 

 

 

1963, on est au crépuscule de l’Age d’Or du cinéma de western ; avec « Fort Navajo » on est encore en plein classicisme du genre si ce n’est que semblent y poindre quelques signes de réinvention et, surtout, un renversement de positionnement envers les Indiens. Les temps ne sont pas encore à Little Big Man, le film (1970) et à Dylan Stark (dès 67) en Marabout Junior, sans parler de la révolution formelle du Western Spaghetti à venir ; mais Blueberry ne va pas tarder à leur emboiter franchement le pas. Tout allait changer, se réinventer, se reformuler. L’indien perçu jusqu’alors primitif, sauvage, mauvais, rusé, traitre et fieffé menteur allait montrer peu à peu toutes les richesses humaines de sa civilisation et surtout sa légitimité territoriale. Et certains blancs, en corollaire de dévoiler hypocritement leur duplicité sous couvert de légalité.

« Fort Navajo », le premier épisode de la série BD consacrée au « Lieutenant Mike S. Blueberry », parait, version cartonnée, en 1965. J’avais 10 ans à peine et ne savais pas alors, qu’en commençant à suivre la série quelques années plus tard, j’allais m’embarquer passionnément pour de nombreuses années dans les méandres d’une longue épopée tutoyant la grande Histoire de l’Ouest des USA via les aventures d’un anti-héros légendaire.

1963, date de prépublication. J’étais, alors, un minot au chiche argent de poche qui ne pouvait se payer en kiosque à journaux que les petits formats peu coûteux de chez « Mon Journal ed.» ou autres (Blek, Zembla, Akim …) ; un matru obstiné à dévorer la BD populaire au kilomètre en prélude à ma passion toujours actuelle pour les « mauvais genres ». Passaient entre mes mains, tout ce qui, vignettes, phylactères et onomatopées incluses, se trouvait à l’étal ; tout ce qui me venait au hasard, des prêts de potes de la communale, dans les caves et greniers du voisinage, à l’étal des bouquinistes ambulants lors des marchés hebdomadaires, dans les feux du mardi-gras issus de Fahrenheit 451 annuels. Quelle hérésie que ces allume-feux peuplés de squaws, d’or dans les tamis d’orpailleurs, de scalps pendus aux selles des chevaux, de shériffs à étoile d’argent. Tout un monde évanoui dans les flammes. Impossible sacrilège … Blueberry allait échapper à l’holocauste, on a vite repéré en lui la BD de qualité, presque de la vraie littérature, celle qu’il fallait garder, qu’on ferait lire plus tard à ses descendants.

Étonnamment la une de couverture de « Fort Navajo » n’est pas signée du dessinateur mais de Jije qui fit, antérieurement, les beaux jours de Jerry Spring, un autre western BD tout aussi mythique. On perçoit en « Blueberry » l’hommage rendu au-delà du mimétisme.

Blueberry a la trogne abimée de Jean-Paul Belmondo. C’est voulu. Sa figure de boxeur cabossée de gnons, sa gueule d’anti-héros m’as-tu-vu grognon et jouisseur, son mauvais caractère rentre-dedans et bagarreur, son humour ironique et frappadingue firent merveille ; même si parfois et plus tard se devinèrent aussi les faciès de Charles Bronson, Keith Richards (si si.. !) et Schwarzenegger …

Tout le plaisir de lecture réside dans l’ambiance embarquée. Couleurs western ; what else.. ? et parfums de « Dernière séance ». L’histoire, le déroulé attendu des péripéties, on s’en fiche un peu. Pourvu, qu’aujourd’hui, 60 ans plus tard, rejaillissent encore et toujours les étoiles des rêves éveillés d’antan. Magie de ces récits destinés à de jeunes ados qui allaient peu à peu s’habiller de tournures plus adultes. En ouvrant ce premier billet je prends le pari que rien n’a vieilli de la suite.

 


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