Les Humanoïdes Associés - 2019
Alejandro Jodorowsky,
du haut de ses 90 ans, est un personnage atypique, passionné, passionnant,
foisonnant d'idées bourgeonnantes, libre, un touche-à-tout polyvalent, un
insatiable défricheur malgré son age d'horizons nouveaux. Tour à tour metteur
en scène de théâtre d'avant garde, réalisateur de cinéma, scénariste de BD, essayiste, romancier, pantomime,
taromancien ..etc. Je suis allé vers lui, au mitan des 70's, via la SF ("Dune"...) et la BD
de même eau ("L'Incal"...).
Je ne savais pas encore qu'il s'était attaché à remodeler bien d'autres
domaines artistiques, certains me touchant moins, mais d'autres beaucoup (le rock par exemple). C'est ce que m'a
apporté ce livre: l'univers complet d'un curieux qui est allé au-delà de bien
des horizons, est passé au travers de bien des miroirs, a agencé bien des
possibles via le filtre de son imagination féconde, miraculeusement hors normes
et sans entraves.
En 2019, les Humanoïdes
Associés sortent un beau livre
intitulé "Les sept vies d'Alejandro
Jodorowsky" à l'occasion de ses 90 ans . Comment résister ? J'aime
bien le personnage, son poids sur certains domaines artistiques où je pêche
certains de mes "mauvais genres": la SF, la BD et le Rock. J'aime les
beaux livres. En voici un. Comme d' habitude chez les Humanoïdes Associés, me direz-vous. Le bout des doigts caresse l'épaisse
couverture, courre sur la tranche, repère le long et luxueux signet de tissu
blanc, apprécie la qualité du papier, le rendu couleurs des très nombreuses
illustrations. Un bon gros bouquin, lourd comme une enclume, un grand format à
montrer comme un trophée, que l'on est fier de posséder, que l'on veut à soi,
rien qu'à soi. Une pépite en bibliothèque, parmi les autres belles bêtes
accumulées au fil des ans. Il m'est venu en SP (merci Babelio, merci Masse
Critique, merci les auteurs et l'éditeur).
Après avoir énormément travaillé, au début des 70's, sur son
projet "Dune" d'adaptation
ciné du roman de Frank Herbert, Jodo
se heurte à un financement qui ne vient pas et renonce. Bientôt, dans certains
médias spécialisés, apparaissent quelques images du storyboard. Ce sont les croquis
préparatoires signés Moëbius (alias Giraud à l'oeuvre dans Blueberry),
le mythique dessinateur à l'origine, pour partie, de la naissance de la revue
BD Metal Hurlant. D'autres pointures
graphiques auraient été mis, dit t'on, à contribution: Giger et ses peintures obscures et angoissantes que l'on verra plus
tard dans Alien de Ridley Scott; Chris Foss et ses vaisseaux spatiaux paradisiaques. A cette
imagerie SF devait s'ajouter quelques
icônes rock de l'époque (et pas des moindres), elles furent pressenties pour la
bande son: Pink Floyd, Magma. Il y a peu, Arte diffusait un docu, sous le titre "Jodorowsky's Dune"; il retraçait l'histoire d'un échec;
mais quel échec, presque une victoire. Les investisseurs craignaient la
versatilité et le besoin de liberté totale du réalisateur, ses débords
financiers inévitables. Cette frilosité nous a valu la demi-réussite de David Lynch et l'ignorance totale de ce
qu'aurait valu le "Dune"
de Jodo jusqu'à en faire un chef
d'oeuvre mythique que personne n'a jamais vu.
C'est autour de cet épisode raté que s'articule mon rapport
avec Jodo, il y eut un avant le
concernant dont j'ignorais tout, et un après le temps de suivre, quelques
années durant, le scénariste de BD
qu'il devint.
Son "Dune"
me fut, ces jours-ci, une clef pour entrer en résonance avec "Les sept vies d'Alejandro Jodorowsky".
C'est le grand et étonnant mérite de l'ouvrage: il offre des portes d'entrée
différentes, comme dans un répertoire ou un dictionnaire, en fonction des diverses
attentes de lecteurs. Autant y entrer par la porte qui nous parait la plus
familière, celle en accord avec ce que sait de l'auteur le lecteur potentiel.
Le chemin n'en sera que plus facile.
Le pavé est divisé en sept chapitres, des "Vies",
les sept qu'a vécues Jodo en une
seule.
Au gré de 28 articles signés de 22 intervenants issus
d'horizons divers:
1_"sa vie
d'avant" qui appartient à ses jeunes années (naissance en 1929 au
Chili, des souvenirs authentiques ou phantasmés ... déjà une vision d'un
ailleurs philosophique).
2_"sa vie en
panique" en tant que metteur en scène de théâtre d'avant-garde. On y
croise Fernando Arrabal, Roland Topor sur les chemins avancés du
surréalisme.
3_"sa vie à
l'écran" en tant que réalisateur ciné atypique. "El Topo". "La Montagne Sacrée". "Santa Sangre"... où il explose les
cadres traditionnels de fond et de forme. Longs métrages imprégnés de
surréalisme, d'ésotérisme, de mysticisme, métaphysiques et métaphoriques L'échec,
non accepté, de "Dune" le
conduit à un horizon visuel voisin du 7ème art, celui graphique du 9ème art via
un chemin de traverse. La BD sera son terrain de prédilection.
4_"Sa vie en
bulles" en tant que scénariste, sera sa partition principale. Une
multitude de dessinateurs célèbres apparaissent à ses côtés: Moëbius (déjà cité), Gimenez, de la Fuente, Gal,
Boucq, Bess, Manara, Arno ... etc
5_"sa vie noir
sur blanc" en tant que romancier, essayiste, poète, autobiographies
... etc
6_"Sa vie en
musique" dans ses rapports avec le rock. Il côtoie les Stones, les Beatles dont Lennon et
Harrisson, le Grateful Dead, Marylin
Manson, le Floyd, Magma, Dylan, Zappa, Vince Taylor ... On se souvient de
l'échec de "Dune". Je ne savais pas que pareille mésaventure allait mettre un terme
à une autre association, celle tout en promesses mort-nées entre Jodorowsky et Peter Gabriel, le leader charismatique de Genesis, via une adaptation du mythique dernier album du groupe
(époque Gabriel): "The lamb lies
down on Broadway".. Quel dommage quand on se plait à penser que les
deux hommes avaient tant d'univers communs à partager..!
7_"Sa vie
mystique": taromancie et psychomagie (?)
Alejandro Jodorowsky
a 90 ans. Les Humanoïdes Associés
lui rendent un hommage fort et appuyé, retraçent sept vies à la croisée des
parallèles, point focal à la verticale d'un seul homme. Quel poids pour un être
seul qui a fait de sa liberté et de sa ténacité une force à nulle autre
pareille.


