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vendredi 31 juillet 2026

Jeremiah n°15 – Alex – Hermann (BD)

 

Dupuis Ed., Collection « Repérages » (1990)

« Alex », daté de 1990, est le 15ème tome de « Jeremiah », un cycle BD initié par Hermann. Le dessinateur/scénariste y concrétise un tournant prévisible, déjà en filigrane dans l’épisode précédent. Délibérée, l’amorce de changement est palpable.

 SF post-apo toujours, pourtant ; western itou. Le changement est ailleurs. Dans l’attention portée aux personnages embarqués. Les héros s’effacent au profit des seconds rôles.

L’édition sous mes yeux, sans doute l’originale, contient, en bonus, un poster volant, double face, aux dimensions d’une double page de l’album. Au recto, une illustration évocatrice d’une des situations de l’intrigue ; au verso un avant-propos de l’auteur. On y trouve, je cite : « Le concept d’une série qui s’articule autour d’un « héros » a fini par me lasser, d’où le compromis actuel : j’intègre Jeremiah et Kurdy dans une histoire qui pourrait parfaitement se passer d’eux et qui en fait des acteurs/spectateurs ». Ce que l’on entrevoyait dans le tome précédent se confirme et s’affirme : les jusqu’alors seconds rôles prennent du galon.

Ainsi émerge Alex sous les sunlights de l’avant-scène, en pleine lumière d’un scénario bâti autour d’elle, pour elle, décryptant ses qualités et faiblesses. Alex, une de ses héroïnes de papier attachantes et tragiques, dont on se souviendra  la dernière page tournée. Jeremiah et Kurdy sont réduits au statut de potiches énamourées, subjugués par sa beauté et sa bienveillance innée, simples gardes-du-corps au sein d’une situation qui la menace, elle et sa famille.

En vrac :

… une ville-western bruyante, accotée à un port détruit et déserté ; un taudis en bord de canal, tôles rouillées et contreplaqué de bric et de broc mêlés ; pontons délabrés et petites embarcations à moteurs ;

… là vit une famille tuyau-de-poêle, celle d’Alex ; des parents pitoyables en recherche d’eux-mêmes ; une mère XXL envahie par la graisse et la paresse, un père effacé et fataliste, un fils à tronche de génie, Alex, l’ainée, une belle plante, décidée à ce que les siens voient couler des jours meilleurs ;

… mais encore trois chimpanzés domestiqués ; Alex tient à leur compagnie joueuse, quitte à l’odeur ; elle trouvera entre les bras de Kurdy, un parfum animal similaire, celui de sa mule.

… des éclaireurs « japs » discrets, en recherche d’une tête-de-pont prélude à une invasion opportuniste qui ne viendra pas, une dizaine de militaires obstinés à ce que, derrière eux, aucun témoin ne survive.

… un « autre » Mont Rushmore, en version indienne, revisité à l’effigie d’un grand sachem du temps jadis, taillé dans le roc d’une montagne impressionnante, un lieu de rassemblement sacré abandonné. La « Mort aux trousses » d’Hitchcock y trouve hommage appuyé lors du coup de feu final, violent, âpre, cruel … et définitif.

Une intrigue hétéroclite, tendue d’éléments disparates, néanmoins parfaitement lisible. Un portrait de femme. Une mise en abime attachante, positive, gorgée d’espoir.






jeudi 30 juillet 2026

Jeremiah n°14 – Simon est de retour – Hermann (BD)

 

Dupuis Ed., Collection « Repérages », (1989), probable édition originale. Poster double page inclus reprenant au recto une illustration de l’album et au verso une courte ITW de l’auteur.

« Jeremiah », le cycle : quelque part en Amérique du Nord, au cœur d’un « Après nucléaire guerrier », un post-apo BD de facture classique si ce n’est qu’il est teinté de western, une large brassée de one-shots au sein d’un cycle foisonnant qui, pour l’instant, ne tire pas (encore ?) à la ligne.

… Same players shoot again. Jeremiah et Kurdy sont à nouveau côte à côte pour un 14ème épisode daté de 1989. Nos deux héros ressurgissent sous les crayonnés d’Hermann, ses coups de gommes, ses mises en page inspirées, ingénieuses et cinématographiques, ses encres de couleurs mêlées d’aquarelle, ses pinceaux et ses feutres habiles. Hermann : le papa-mots du duo, tout autant leur scénariste que leur dessinateur de toujours ... un homme emporté par la maladie il y a peu.

Dixit l’auteur en ITW : « Jeremiah a reçu une bonne éducation et une éthique proches des miennes. Kurdy, est peut-être l’image de ce que je n’ose pas faire ». L’un réfléchi et posé ; l’autre gavroche, cherche-gnons et fort en gueule. Les deux, aux antipodes l’un de l’autre.

Au plus près du mur d’un barrage gigantesque, au pied de ses chutes d’eau en déversoir, chantantes et effervescentes, une grande villa luxueuse et sécurisée. Au bout d’un long ponton de béton, un orgue imposant en communion avec le bouillonnement sonore ambiant, du Bach, la Toccata … Voici Sebastian Sikorsky, un richissime narcotrafiquant mélomane, une floppée d’hommes de loi véreux à ses côtés, des gardes et hommes de main à foison. Le tout narguant la loi, lui adressant des pieds de nez en rafales, quitte à l’assassinat de ceux qui gênent ou enquêtent de trop près.

... quatre ex-miliciens en rupture de hiérarchie, en soif de vengeances personnelles, attachés à trainer Sikorsky en justice ou à le tuer, pour solde de tout compte. « Quelques boy-scouts attardés, rêvant de récurer le trottoir de la société avec des brosses à dents » (case 1, page 34).                                                                                                                                                                               

... plus bas en aval, des champs de pavots à l’infini sous des voiles arachnéens de camouflage, une fortune végétale abondamment irriguée et en attente de conversion chimique dans des labos souterrains empoudrés. La mort en sachets… déjà à l’export en ce monde post-apo pourtant cloisonné.

... et puis, cerise sur le gâteau, Sikorsky le frère, Simon de prénom. Un détraqué sexuel « ... de retour » de l’asile psychiatrique pour les viols et meurtres d’enfants, sauvé de perpette par une horde d’avocats et de psychiatres grassement payés ou soudoyés… L’assassin, libéré conditionnel quitte aux récidives, est une bombe à retardement ; les évènements à suivre le montreront.

La suite appartient au récit.... 

Jeremiah et Kurdy, sont simplement de passage, comme toujours ; par malchance, ils seront les témoins forcés d’un drame en approche rapide qui semblait, malicieusement, les attendre. … Ah, si on n’avait pas tué un homme sous leurs yeux comme au terme d’une chasse à courre et peint à l’huile Ezra, la mule de Kurdy, ronds rouges sur fond jaune, juste histoire de rire et de le rendre furieux. Nos deux héros plongent au cœur d’une situation contrainte, autarcique et compliquée ; qui les menace plus qu’elle ne les concerne vraiment. Jeremiah et Kurdy, deux grains de sable involontaires grippant une machine narco-maffieuse silencieuse mais omniprésente et implacable ; deux témoins d’une vengeance à froid qu’ils ne soupçonneront même pas (ou si peu).

A mon sens, « Simon est de retour » est un épisode mi-figue mi-raisin entre réussite fragile et faiblesses évidentes ; un tome un tantinet faiblard ; un coup de mou, de moins bien pardonnable car inévitable au cœur d’un cycle déjà si riche. Déception donc… Cà devait arriver… Un coup d’épée dans l’eau, une baisse de régime, un tilt ponctuel ?

           Même si le constat n’est que relatif, après la plénitude scénaristique des trois tomes précédents (« Delta », « Julius et Romea », « Strike », respectivement 11ème, 12ème et 13 ème épisodes de la série) l’intrigue baisse soudain en qualité. Faute à une mauvaise gestion scénaristique née d’un trop plein d’ingrédients au menu. Les interrogations ne sont pas résolues en temps utiles ; le tout se brouille et perd ses priorités ; l’épilogue s’en trouve bousculé, raccourci. Trop de plans de lecture imbriqués. La lisibilité s’y perd, impose une relecture. Un scénario touffu à l’excès, bavard, où le lecteur joue sans cesse au « qui est qui ? ». Si de l’intrigue on choppe l’essentiel, des interrogations satellitaires non résolues s’échappent néanmoins. Un fil d’Ariane resserré autour du pitch central aurait levé ces écueils. Il faut deux lectures pour tout assimiler, goûter toute la sève. Et pourtant, les intentions étaient bonnes et comme toujours étonnantes ….



mardi 28 juillet 2026

Strike - Jeremiah n°13 - Hermann (BD)

 

(Dupuis ed., collection « Repérages, version 1988)

Hermann est décédé le 22 mars 2026 ; il avait 87 ans. Derrière lui, une longue et prolifique carrière de dessinateur-scénariste. Son cycle « Jeremiah », désormais orphelin, se referme donc avec « Les larbins », son 42ème et ultime épisode. « Strike », le 13ème tome (1988), ici chroniqué, se situe environ au tiers du parcours. A découvrir, lire et chroniquer, encore du pain sur la planche. D’autant que d’autres cycles et one-shots signés par l’auteur, patientent en PAL: « Les Tours de Bois-Maury », « Comanche », « Bernard Prince » …. etc.

Avec « Strike », Hermann, sur la lancée des 12 tomes précédents, tente une nouvelle fois le mix SF post-apo/western, deux thématiques dont on ne doute plus de la miscibilité. Le tout, un cocktail toujours pertinent. Pour autant, ce 13ème tome voit son background post-apo habituel réduit à minima. Ce n’est presque plus de l’anticipation mais une histoire de notre époque. Quelques rares vignettes font indirectement référence à la catastrophe qui a dépeuplé la Terre : ruines éparses, carcasse squelettique d’un pylône haute-tension posée au loin sur l’horizon, ses fils électriques arrachés et trainants au sol. De même, l’empreinte western embarquée jusqu’alors récurrente, devient satellitaire, s’émiette, voire s’efface ; pour preuve, un panneau en ville, là où se déroule l’essentiel de l’action, mentionne « No horses in town ».

L’état de grâce scénaristique à l’œuvre dans les deux tomes précédents (« Delta », « Julius & Romera ») laissait à penser que le soufflé allait inévitablement retomber. La prouesse perdure néanmoins tout du long et offre peut-être le meilleur de la série. L’intrigue tient la route, l’articulation dialogues/images est bien huilée et offre une lecture dense, agréable et aisée ; le graphisme est inspiré (à noter une prédominance des scènes d’intérieur mêlant habilement les contrastes d’éclairages). L’effet cinématographique dû à l’absence de récitatif (la voix off du 24 images/secondes) est, une nouvelle fois au rendez-vous et fait mouche.

L’intrigue s’insère dans une des grandes villes reconstruites, désormais flambant neuves, où bourgeonnent à nouveau, presque naturellement, les anciennes tares de la civilisation, où s’enrichit et prospère la lie de l’humanité. Argent, sexe et alcool à la portée de toutes les tentations, de toutes les malversations. L’intrigue se resserre autour de deux pôles locaux où la loi et l’ordre ne sont que des leurres : le Vega-Bowling (et son gérant maffieux) et le Palais du Divin Cœur Céleste (où règne le Divin J.P. Wang-Schmitz).

Faire « strike » au bowling c’est décaniller les dix quilles dès le premier lancer. Jeremiah, à ce jeu, se montre de prime abord candide, naïf et maladroit, bientôt as imbattable. Effet bluff de poker, pigeons appâtés, bientôt ferrés et débiteurs. Les paris pour le battre, en bordure de piste, vont bon train mais gare à l’effet boomerang, les poches vidées et retournées deviennent alors monnaie courante. Les gains sont rondelets. Kurdy, le pote de toujours, est un madré coquin ; il sait y faire pour que grimpent les mises et soient plumés les fanfarons. D’un pigeon l’autre : de quoi se refaire les finances. Tondre les pélots du coin est aisé … sauf que le gérant maffieux du bowling, inquiet du manège, convie son champion perso à la fête ; il trichera sans vergogne et préparera l’hallali. Haro sur nos deux héros. A moins qu’un autre scénario ne se prépare en parallèle où ils ne seront plus que figurants étonnés…

A l’arrière- plan, dans les coulisses, à la périphérie de la ville, le Palais du Divin Cœur Céleste, J.P. Wang-Schmitz, l’Initié et son char céleste (une sorte de papamobile). Une secte vorace, son gourou ventripotent et adipeux, amateur de chairs fraiches chimiquement « tranquillisées ». Tout pour le pognon, le sexe, l’influence et le pouvoir, quitte aux malversations les plus tordues voire aux meurtres.

Quelques autres personnages :

Une dame-pipi, celle du bowling, prêtresse en sous-sol carrelé ; au troisième âge finissant assumé ; un personnage inattendu et haut en couleurs ; une vieille dame moins décalée et effacée qu’il n’y parait car, sans y paraitre, en prise directe avec les évènements. C’est le facteur X du récit. Elle va sceller brutalement les destins des protagonistes, assumer une vengeance d’explosive manière et conclure l’épisode d’un twist pour le moins inattendu.

Un longiligne, osseux et miséreux clergyman à bicyclette, aux dents déchaussées et aux vêtements miteux, à la bible sans cesse brandie pour des anathèmes furieux, au temple délabré et bientôt incendié, convoquant en vain le Seigneur à l’aide pour chasser le Divin J.P. Wang-Schmitz hors de la cité. Ce dernier le fera garrotter sans ciller à la corde à piano.

La fille de papier de service, naïve blonde peu vêtue, belle orpheline sous camisole chimique, proie charnelle sauvée des grosses papattes libidineuses du grand méchant gourou.

Jeremiah et Kurdy se tireront du guêpier sans trop en comprendre tous les tenants et aboutissants. Deux héros par la bande, « … deux bouchons perdus en mer. Ballotés au gré des évènements, ils subissent le chaos. » dixit Hermann en interview dans l’encart au format poster de l’édition qui m’est proposée (Dupuis ed., collection « Repérages, version 1989). Ils sortiront de la BD sans savoir pourquoi, derrière eux, se sont refermés les destins de nombre de salopards.

Une atmosphère à la Chabrol, un presque huis-clos, où des notables à faux-semblants tirent des ficelles grosses comme des garrots, tandis que patientent des vengeances rentrées qui ne demandent qu’à se libérer.

D’un épisode l’autre, Jeremiah et Kurdy, en gueules de western récurrentes, errent nonchalamment, d’un background post-apo à l’autre. Effets one-shot renouvelés. A suivre. D’enthousiasme. Fidèle je reste.


mardi 3 février 2026

Julius et Romea – Jeremiah n°12 – Hermann (BD)

 

Novedi Ed. (1986)

1986. « Julius et Romea ». 12ème tome d’un cycle prolifique, celui, signé Hermann, consacré à « Jeremiah ». Le dessinateur/scénariste, 48 pages durant, y abandonne le versant western qui avait fait la spécificité de la série et entre de plain-pied en territoire science-fictif classique. L’intrigue se situe à cheval entre le drame et l’humour. Tantôt l’un, tantôt l’autre. La frontière est ténue, le point d’équilibre instable.

Les Grandes Plaines sous un ciel d’été. Une immense cité de verre et d’acier ; une ville sans nom, moderne et luxueuse. Des gratte-ciels aux façades impressionnantes ; des éclats de lumière sur le verre et l’acier. Une splendeur arrogante qui se voit de loin, une incongruité citadine huppée dans un monde post-apo qui vient à peine de toucher le fond. Une société sous la coupe d’une élite friquée ; un tout renaissant bien trop tôt de ses ruines ; un pied de nez moqueur tiré à la misère alentour. Une New-Amérique singeant son riche passé isolationniste. Une idée de riches, pour les riches. En contrepartie : un monde replié sur lui-même, autarcique, jaloux de ses privilèges indus, protecteur des siens et implacable face aux errants du Monde Extérieur. En périphérie immédiate, une banlieue miséreuse, des ruines, un petit peuple à la marge, un sous-prolétariat mendiant les faveurs de la Haute-Société.

 Et Jeremiah et Kurdy dans tout cela ? Finances en berne (une fois de plus.. !), ils se font employer par la voirie municipale. L’obsession présidentielle du toujours plus propre pousse à l’embauche d’une main d’œuvre sous-payée et apparemment docile. Rien que des errants, des miséreux venus de l’Extérieur. Cantonniers, laveurs de vitres, hommes à tout faire … autant de tenues rayées. Tous tondus et épouillés. Nos héros : les n° 26 et 27, interdits de tout contact (surtout physique) avec les Résidents. Une Milice municipale brutale et implacable, en uniformes bruns, armée de pistolets et à la matraque facile.

En somme, une SF classique, contre-utopique de fond.

Il y a Le Président et son tendon d’Achille, Romea, sa fille, à ses yeux, intouchable. En rejet de l’autorité paternelle, elle n’a pas vu l’eau du bain depuis des années, sale comme un peigne, des mouches bourdonnant en nuées autour d’elle. Cradingue tout autant, Julius qui, à la limite de la zone protégée, joue de la cornemuse (sic) au pied de la tour de sa Belle. Tous deux : bien-aimés platoniques, mouches partagées, amours interdites en attente de happy-end (ou pas.. !). Odorama BD garanti, on s’y croirait. Les deux prénoms, à peine maquillés, ne trompent personne. L’emprunt shakespearien est évident. Le drame recommencé n’est, néanmoins, qu’un fil rouge en hommage rigolard. L’important est ailleurs.

Il y a Emma, la poupée gonflable en manque de rustines ; Rocky, son compagnon négligé, à l’affut voyeur, moqueur et cynique de ses contemporains devant son mur d’écrans clandestins ; Stone-B, le grand méchant type, déjà rencontré dans un épisode précédent ; une épouse délaissée et nymphomane, un taureau en colère …. 

Il y a « L’ange Noir » (dixit), au profil de super-héros masqué (Cf la une de couv), qui, en rébellion contre l’ordre établi, shoote dans les poubelles de la voirie, en déversant les immondices avant de s’enfuir. Qui-est-ce ? Patience et surprise. On dirait, le concernant, du Marvel Comics ; fallait oser ; l’anti-héros pouvait se montrer hors-sujet ; mais sa présence est légitime, le scénario en est enrichi.

Il y a l’Arène où se jouent, sold out, les destins des dissidents. Y périssent ceux qui émargent dangereusement de l’entre-soi ; ceux dont on doute, ceux dont on suspecte les incivilités ; les réfractaires à deux doigts de la rébellion ; les clandestins couleur murailles Et bien entendu, ni Jeremiah ni Kurdy n’agiront dans la norme, ne joueront pas le jeu, quitte à plonger dans les ennuis.

Comment une intrigue agglutinant autant d’éléments improbables peut-elle rendre un tout aussi réaliste ? Hermann rend la copie crédible d’un monde possible. Un miracle ? D’autant qu’il y fait tout ; l’homme est un couteau suisse de la BD : scénar, dessins et coloriages. Il y a peu, appelant à un co-auteur pour les textes, je parlais de potentialités perdues. J’avais tort. Le tome embarque, d’une vignette l’autre, une logique visuelle et scénaristique implacable ; tout s’enchaine sans accroc, en douceur. La compréhension des codes embarqués est immédiate. La preuve en est puisqu’Hermann fait l’impasse systématique sur les cartouches dans les vignettes. « Pendant ce temps », par exemple, est interdit de séjour. Economie judicieuse de moyens. L’action n’en est que plus rythmée. De l’art, c’est de l’art. Tout se déroule comme au ciné, voix off exclue. Ce n’est plus de la BD, c’est du cinoche ; les raccords habiles et astucieux, justifiés et efficaces, sont là pour le prouver.

Et pour finir, ce constat. Entre drame et humour, l’épisode n’est pas loin de se montrer, à mon avis, le plus réussi de la série.

mercredi 19 novembre 2025

Jeremiah n°11 Delta (Hermann)(BD)

 

Ed. Dupuis (1985)

« Delta », paru aux Editions Dupuis en 1985, est le onzième épisode de la série BD consacrée à « Jeremiah ». Elle est toujours signée Hermann et courre depuis 1979. Le lecteur y vient désormais avec ses habitudes, s’attend (à juste raison) à un one-shot enkysté en cœur de cycle ; la recette en est connue et a fait ses preuves. On retrouve avec plaisir ce bon vieux post-apo mitonné à la sauce western que l’on apprécie ; on en ressort le sourire aux lèvres et l’envie d’y revenir, de pousser plus avant, encore et encore. Les repères sont là, immuables, une nouvelle aventure peut commencer… et ne décevra pas car rien n’y semble faiblir. Jusqu’à présent chaque tome lu mérite le suivant sur le temps lent et patient de mes acquisitions aléatoires chez les bouquinistes, d’autant que je m’astreins à lire les tomes dans l’ordre de parution.

Hermann est, une nouvelle fois, seul aux commandes, portant toujours deux chapeaux, pilotant textes et dessins. Si j’ai, un temps, souhaité un scénariste à ses côtés pour l’épauler, je reconnais désormais son art solitaire assumé mettant en parfaite adéquation ses textes et ses magnifiques crobars. Il y faut un sens du rythme qu’il possède d’évidence, presque une alchimie cinématographique en mouvement d’une vignette à l’autre. Les planches se font pellicule ciné. Les dessins ne sont pas noyés par les textes, ils vivent bien dans leur presque intégralité.

La thématique centrale est un huis clos sanglant sur les fils de la vengeance, de l’appât du gain et d’un monde, somme toute nouveau-né, qui réitère ses vieilles erreurs, ses errances guerrières inutiles et ses bassesses. Rien de neuf sous le soleil.

Fait notable et récurrent de tome en tome, les personnages secondaires (et ils sont ici assez nombreux) méritent le relief que le scénario leur accorde (Jeremiah et Kurdy ne s’effacent pas pour autant). Du chef de bande malchanceux et manchot au trio maléfique, (le père au regard fuyant, la mère grande gueule maline, et le fils, colosse benêt au bonnet de laine au ras des sourcils) jusqu’à Luke qui, private joke manifeste, cigarette au bec, épi rebelle et haute dégaine caractéristique n’est pas sans rappeler curieusement le Lucky Luke de Morris (vraisemblablement un hommage graphique qui ne passera pas inaperçu).

La une de couverture rigolote et édénique est trompeuse. Sacré Hermann.. ! Ne pas s’y fier.. ! Le post-apo, lui, ne rigole jamais ou presque ; ce n’est pas son genre. Le paradis n’est pas de ce monde, l’enfer est sous les pas des personnages, derrière chaque page tournée, d’une vignette l’autre. L’illustration en une, pourtant, se montre en pays de farniente, en promesse d’océan, de vagues frangées d’écume, de pieds nus dans la fraicheur de l’eau, de mollets à l’air, les orteils en bouquets de violettes, le pébroque en pare-soleil. A peine plus loin, dès les toutes premières pages, une aile volante aux couleurs d’arc-en-ciel bat les airs, flirte avec les nuages, à flanc de falaise, sur le bleu du ciel. Carpe diem ? Oh que non.. ! Le drame attend patiemment. Si la mer, le sable et l’aile virevoltante sont bien au menu, l’essentiel est ailleurs : en rase campagne, dans une haute demeure délabrée où un aristo déguenillé et miteux se fait dégommer la tronche à grands coups de boule de billard et trancher l’annulaire d’un vif coup de couteau pour le prix d’une énorme émeraude ; dans une raffinerie de pétrole désaffectée où les vies s’éteignent dans le sang versé,  pour prix du rare pétrole qu’il y reste (et revendu à prix d’or) et qu’une bande de bras-cassés convoite ; dans les canalisations percées, les hautes citernes rouillées et éventrées, les gerbes d’étincelles jaillies des armoires électriques fracassées…. Nous voici en pays postapocalyptique classique, là où les cicatrices urbaines de notre société s’éparpillent dans la renaissance de la nature sous le soleil. Le scénario, tortueux porte son poids de noirceurs crapuleuses, de vengeances un temps retenues et violemment libérées l’instant suivant, de crasses tromperies entre amis quand l’argent rôde.

La stratégie du huis-clos sanglant où les personnages sont assassinés les uns après les autres, rappelle celle qui, un cran plus haut dans la violence, verra le jour dans « Une nuit de pleine lune » en 2011. Les bons scénars renaissent toujours d’une façon ou d’une autre.



dimanche 9 octobre 2022

Boomerang - Jérémiah n°10 - Hermann (BD)

 


Réédition Hachette ed., Collection "Jeremiah, la collection" (2020)

 

Voila. M’étant imposé la lecture des tomes dans l’ordre de parution (une fois n’est pas coutume), je suis longtemps resté bloqué par ce 10ème épisode qui ne daignait pas se mettre à ma disposition. Je lui ai, enfin et récemment, mis la main dessus. Retour donc en pays SF teinté de western ; la sauce prend t’elle toujours ?

La BD est initialement parue en 1984 chez Novedi éditeur. Je l’ai lu en réédition (2020) via Hachette Ed.

Quel plaisir de retrouver Jeremiah et son trublion d’acolyte Kurdy. Ils ne seront pas restés longtemps brouillés à l’épreuve d’une inimitié brutale. « Un clone en hiver », l’épisode précédent, se passait de Kurdy et compensait vainement son absence par la bien trop transparente et attendue personnalité de Léna dans son rôle de fiancée décalée. Le manque de l’ami de toujours, Kurdy, de ce personnage si haut en couleurs, si fort en actes et en gueule, était patent ; il convenait d’en retrouver le chemin de vie qui ne pouvait se contenter d’être parallèle. Kurdy se montre ainsi le phare indiscutable de la série, l’élément moteur masqué, le héros principal, celui par qui passe l’essentiel ; c’est lui qui crève l’écran des vignettes, marque par les propos qu’il tient et les actes inattendus et imprévisibles qui sont les siens ; il devient, comme chez Christin/Mezières, le pendant d’une Laureline, devenue omniprésente et indispensable, face à un Valerian désormais trop effacé et pourtant seul en tête d’affiche. Kurdy, à l’opposé de Laureline, n’a jamais eu droit au partage des places d’honneur. Dommage. La une de couv de « Boomerang » ne s’y trompe néanmoins pas, Kurdy y prend tout l’espace, de plain-pied, il pose en vainqueur désinvolte et rigolard, comme en figure de proue de rôles enfin redistribués à son avantage ; Jeremiah n’est pas étendu à ses pieds, mais c’est tout comme … presque en effet boomerang. L’épisode aurait pu s’intituler : « Kurdy, le retour ».

A l’orée de ce 10ème tome nous sommes toujours dans le premier quart du cycle (40 tomes parus à ce jour). L’intérêt pour la série ne faiblit que peu même si … on commence à y sentir un semblant de ventre mou, un ronron satisfait de lui-même ; les mêmes ficelles sans cesse tirées pour les mêmes effets laissent le lecteur sur sa faim (ou, peut-être, n’est ce que moi ?). L’histoire n’est pas en cause, elle tient debout et intéresse. Seul le versant SF, s’étiolant, semble en panne d’inspiration ; il se délite et n’apparait plus qu’en filigrane, en échos de plus en plus affaiblis du postulat natif. La SF initiale est encore moins qu’à l’ordinaire mis à contribution et ne subsiste que par la force intuitive qu’a le lecteur de s’y référer par tacite reconduction. Hermann a beau conduire chaque parution en one-shot, le paramètre science-fictif initial ne perdure plus qu’à minima de tome en tome. Ce plus petit dénominateur commun manque peu à peu d’emprise. Rien de rédhibitoire, néanmoins ..!

Le monde en background est le nôtre ou presque, il n’y a guère de différences (quelques images de ruines industrielles abandonnées par un futur mort-né) ; c’est pourtant une « Terre d’Après », une de celles qui, en post-apo nucléaire à court ou moyen terme (?), se bat pour sa survie et retrouver « la civilisation d’Avant » ; les rescapés s’empêtrent souvent, bien intentionnés ou opportunistes, dans les sempiternelles erreurs et faiblesses d’il y a peu, créent des ilots de barbarie ou des utopies pacifiques trompeuses et éphémères. « Boomerang » est des secondes, l’embryon de société nouvelle décrite se meure déjà sous un vernis structurel fragile et craquelé qui n’attend que la rupture inévitable. Le happy-end semble néanmoins de mise ; on ne vit que d’espoirs …

Le cadre géographique est, comme à l’ordinaire, circonscrit aux USA. Apparemment celui des Grandes Plaines. Rien n’est moins sûr. Mais quelle importance ? L’intérêt est ailleurs : dans le cadre geo-politique d’élections municipales où s’agitent l’opportunisme véreux et les intérêts de quelques-uns. Quoi de neuf, en fait, sous le soleil qui baigne l’épisode ? Pas grand-chose. L’action aurait pu, tout autant, se dérouler au cœur de bien d’autres lieux d’une Amérique récente, au sein des sempiternels jeux de pouvoir qui l’agitent.  Le caractère science-fictif attendu n’apporte rien de consistant, si ce n’est la force de cette habitude qu’à le lecteur de s’y référer. L’Homme reste l’Homme et les USA aussi, le futur n’y changera rien.

L’empreinte western habituelle, itou, s’estompe tranquillement, se fait discrète mais suffisante en simples rappels d’un leitmotiv graphique qui use toujours de diligences montées sur pneus, d’éperons et de chevaux scellés, de bars qui se montrent plus saloons que pubs. Le décor de l’épisode est citadin, dans une ville reconquise, semble t’il, par la Civilisation ; l’ambiance « conquête de l’ouest », habituée aux grands espaces, ne s’en estompe que davantage. La ville décrite (Langhorn) est peuplée, il semble y régner un certain renouveau, un ordre social égalitaire, mieux des élections y sont organisées (urnes, promesses et discours, campagnes d’affichage, défilés, majorettes, liesse et confettis) mais aussi promesses faites pour ne pas être tenues.

Le cycle, donc, continue sur sa lancée, sur ses bases et cette assise tacite mêlant SF et western. Il conviendrait de le regénérer un tantinet, d’y accorder un second souffle anticipatoire. « Boomerang » n’est t’il qu’un épisode d’attente, un one-shot satellitaire « entre parenthèses » ? La suite le dira. Je suis néanmoins venu pour de plus gros morceaux de SF ; viendront t’ils ? Je l’espère.

Reste que le talent de dessinateur d’Hermann est toujours au rendez-vous ; il sait mixer scénario et graphisme dans un style qui n’appartient qu’à lui ; une unité s’est créée et perdure, elle est habile et ingénieuse ; sa manière s’impose et plait. Hermann vient nous choper via l’osmose mise en avant entre ses textes et la mise en pages de bien beaux crobars. Il est seul aux manettes, cela n’en est que plus méritoire.

Pourvu que çà dure !

PS: les épisodes déjà chroniqués sur "La convergence des parallèles" sont accessibles via la colonne de droite du blog sous l'intitulé "Libélés" et l'étiquette "Jeremiah".

mercredi 23 décembre 2020

Un hiver de clown - Jeremiah n°09 - Hermann

 

Novedi Ed. (1983)

 

8 tomes déjà, derrière nous. Voici le 9ème.

Jeremiah, de nouveau, en ces temps post-apocalyptiques ...

Après les déserts surchauffés, les mégapoles en ruines, la monotonie des Grandes Plaines, la moiteur du bayou, Hermann nous propose l'hiver, la neige, le froid, la solitude des grands espaces boisés et surtout la mer. Le décor, en approche lente, se met en place: un port désaffecté; des navires rouillés pris dans les glaces, un ex bateau de croisière définitevement à quai. Son nom: "L'Arche des naufragés du froid" dixit un résident. Pour Jeremiah et Lena: un refuge temporaire contre la mort par le froid, dans l'immensité des bois, sous la neige comme un linceul. Trop beau pour être vrai en ces tristes temps post-apo. Se méfier. D'autant que de bien étranges passagers rôdent sur les ponts, dans la capitainerie et les cabines: des déclassés, des rejetés, des parias, des délaissés, des infirmes, des faibles d'esprit ... peut-être des mutants. Des vêtures de cirque pour chacun, comme autant de taches de couleurs vives dans l'immensité blanche. Ne pas se fier à l'air de fête qui plane sur cette faune déjantée et méchamment rieuse. Les visages laids semblent mordus de grimaces haineuses, perclus de rires sans rime ni raison. Un patriarche règne en maître, avenant quoique hypocrite, trop calme et posé, paternaliste, mais regards en coin et propos troubles et dissonants.

 

La chasse à courre, juste histoire de rire, va bientôt commencer ... Qui pour le rôle de gibier ?

La suite appartient au récit ...

Bienvenue, lecteur, en ce port glacé, celui de l'angoisse diffuse, qui fera part belle à un Fantastique d'atmosphère, sans se mêler de SF (ou si peu), si ce n'est celle qui sous-tend l'ensemble de la série.

Comme d'habitude, Hermann s'en sort bien. Sauf que ... quelques bémols traînent de ci de là.

Le cycle post-apo mâtiné western qu'Hermann consacre à Jeremiah a pris son rythme de croisière et file désormais sur l'aire d'un succès justifié. Le dessinateur-scénariste n'a plus rien à prouver. Le talent est là, le lectorat aussi, la critique pro itou qui apprécie le job effectué. Néanmoins, avec "Un hiver de clown", Hermann va user des grosses ficelles graphiques éprouvées au détriment d'un scénario relâché, marquant le pas. Le récit s'en ressent, ses faiblesses d'intrigue peinent à renouveler l'effet de surprise. Si le tome qui nous occupe explore une fois de plus, presque en one-shot astucieux et judicieux, un élément du background post-apo jusqu'alors resté dans l'ombre, les personnages s'affadissent et nous laissent un peu dans l'indifférence de ce qu'ils sont, de ce qui leur arrive et va advenir d'eux. "Un hiver de clown" se fait simple tome de transition. Ce constat d'un ventre mou dans la série fait suite à l'absence d'un personnage d'importance jusqu'alors récurrent: Kurdy.

L'épisode précédent s'était conclu sur une grave dispute entre Jeremiah et son compagnon de route et ami, différend qui les conduit désormais à mener des chemins séparés. Le trublion gouailleur est allé porté son cynisme mordant et son espièglerie ailleurs. Le texte d'un unique phylactère lui est consacré, il est assorti d'un banal renvoi en bas de page vers l'opus précédent.

Kurdy n'est plus là, Jeremiah l'a lourdé, En échange, on récupère Léna, la désormais petite amie du héros. Mais la gente demoiselle parait bien fade et trop sage au regard de ce qu'Hermann pouvait obtenir de Kurdy en termes d'effets dramatiques et humoristiques. En contrepartie, Jeremiah, désormais sexué au yeux du lecteur, promet des potentialités jusqu'alors inabordables. Coup double possible, on le pressent, si le trublion revient un épisode ou l'autre, en parallèle avec Léna, lourd de ce qui faisait de lui le vrai héros de la série.

Bientôt Kurdy de retour sur vos écrans BD, sa gouaille infernale et éternelle, son casque military police cabossé, sa mule Ezra obstinée et revancharde, ...! J'en prend le pari. La série ne peut continuer sans lui.

Le cycle, sur son élan, file sur son aire. Herman, désormais, connait la recette graphique à appliquer. Que ses vignettes enneigées et glacées sont belles et inspirées, elles suivent des ficelles dignes du 7ème art qui, appliquées au 9ème, laissent pantois: plongées, contre-plongées, panoramiques .... Reste, que pour une fois, le scénario marque le pas. Ou alors, c'est moi, qui ne fut pas en état de réceptivité optimale. Ce qui ne m'empêchera pas, d'envie, de me jeter sur le tome suivant.




 

lundi 12 octobre 2020

Les eaux de colère – Jeremiah 08 - Hermann

 



Ed. Novedi 1983

    Géographiquement, ce huitième épisode du cycle BD (1983) prend place en bordure et au sein même du bayou de Louisiane (ambiance tropicale, moiteur et humidité). Après nous avoir fait parcourir les Grandes Plaines et les Rocheuses sous le soleil et la neige (ambiance grand large des espaces naturels). Nous passons des drames au grand air au huis-clos végétal entre obscurité et ce qui git sous la surface.

    Bande-son: « Born on the bayou » de Creedence Clearwater Revival.

    Une route désormais délabrée et mal bitumée, jonchée d'artéfacts pré "Grande Lessive" (atmosphère post-apo oblige) conduit à un motel d’étape qui a tout du saloon-écurie-station service (ambiance western typique de la série). Il va s’y jouer les prémisses d’un des meilleurs épisodes du cycle. L’épilogue se nouera au cœur du marais à la rencontre de ce qui ne se montrera pas mais tuera …

    Un élément féminin apparait entre Jeremy et Kurdy, comme un coin de bois fiché dans leur amitié. Léna Toshida, fille d’un magnat local du pétrole, une des rares ressources du passé capables d’encore générer fortune et pouvoir. Enlevée par Kurdy dans l’espoir d’une rançon, elle devient entre les deux amis un problème déontologique dans un monde qui, selon Jeremiah, ne doit pas se reconstruire sur les erreurs d’antan. L’attirance que Jeremiah ressent pour Léna, l’attitude vénale de Kurdy, vont changer la donne de leur relation.

    Le cœur du récit, et son épilogue, se joueront dans le bayou, au cœur de ses boyaux ... en compagnie de ceux qui attendent et ne veulent plus de l’humain … Le marais se réveille et doit recracher les intrus.

La suite appartient au récit…

    Nombre de vignettes renvoient à des visuels splendides de mangroves. Hermann les esquisse (brume oblige) comme le folklore du lieu nous les laisse imaginer : mangées d’eau putride, d’une végétation exubérante surgie de la vase et squattant la surface d’algues mouvantes. On pressent au sein du cloaque végétal immonde, comme si on y était, rempli de crainte et d’appréhension, des choses indéfinissables car imprécises, immobiles le temps d’une vignette, volatiles en laissé-glissé vers l’image suivante ;  des choses ou des êtres, allez savoir, glauques et clapotant ; des frondaisons vrillées de contre-jours aveuglants ; tout est verdâtre, jaunâtre, malsain, maladif, noyé de brumes délavant les détails, les gommant de la réalité, entrebâillant dans l’incertitude de la vision, une réalité autre comme surgie de derrière le miroir. Et ici, de l’autre côté, ce n’est pas Alice, mais the swamp thing qui attend et guette, « La créature des marais » de Wrightson ou celle d'Alan Moore  … ou encore celles de ses cousines, issue de l’imagination d’Hermann.

    Hermann tient là, avec ce bayou de tous les mystères et de tous les dangers, un territoire Fantastique (« F » majuscule) de plein intérêt. Il y gigotent l’indicible et l’innommable (comme l’écrirait Lovecraft). Les deviner sans vraiment les voir passe l’imagination à la toile émeri. On cherche à distinguer dans les cases l’embryon visuel de ce qui va bientôt surgir et happer un mollet : des algues vivantes peut-être, une main crochue va savoir, accrochées à une basket. Le scénariste-dessinateur n’avait pas besoin de surcharger son propos de ses considérations science-fictives habituelles, il avait matière à s’en passer en repoussant le tout dans l’inexpliqué et la peur. Le bayou, tel qui doit être la nuit, peureux et incertain dans ses jeux d’ombres sous la lune, se suffisait à lui-même pour créer l’angoisse et susciter l’intérêt. Hermann n’explique rien de ce qu’il laisse entrevoir, laisse tout (ou presque) dans le Fantastique pur. Pari risqué, pari tenu, pari gagné. Un seul détail, un bout de texte au coin d’un seul phylactère, laisse entrevoir un semblant de mutant (récit post-apo nucléaire oblige).

    Jeremiah, Kurdy et Léna traverseront ce monde vert, humide, suspendu au ras de l’eau entre vase et frondaisons, du crépuscule à l’aube. Ils iront de vignette en vignette, d’impressions fugitives en flashs incertains. Ils ne comprendront rien de ce qu’ils verront, toucheront et sentiront les frôler. Ils se promettront, chacun de son côté, de ne plus jamais y revenir… Ezra, la mule de Kurdy, restera, prudente, têtue et obstinée, sur la berge ; sans elle, l’atmosphère western habituelle s’évanouit …

    L’ouvrage se place en équilibre parfait entre un scénario honnête, suffisant et bien conduit ; un graphisme qui, en parallèle et à mon goût, tient toutes les qualités attendues d’Hermann ; un panel de couleurs pour un rendu d’atmosphère optimise le tout.

    Je suis à chaque fois bluffé par cette capacité que possède Hermann de maitriser seul ce qui, le plus souvent, en BD est réparti entre deux personnes : un dessinateur et un scénariste. Le texte n’est pas bavard, juste suffisant, il articule à merveille l’action en cours entre deux vignettes, la rend facile à décoder et çà, au-delà de tout, me parait être la qualité première, essentielle et primordiale d’une bonne BD. Tout parait simple, se montre limpide et parfaitement huilé. Sacré boulot. Chapeau.

    D’Hermann, je ne me lasse décidément pas ; j’y trouve sans doute une qualité essentielle : l’équilibre entre tous les ingrédients nécessaires à une bonne BD.

    A suivre..! 



























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