Réédition en poche 2015 (Presses Pocket n°16312) d'une
première parution Fleuve Noir en 2014
Adapté au cinéma "Satan
était un ange" aurait pu être le support d'un road-movie de bonne facture. Il n'est pas que pur thriller versant
polar noir, action, violence et suspense à satiété mêlés, mais convie le
lecteur, cerise sur le gâteau, à une étude psychologique sérieuse des
protagonistes à l’œuvre. Dans ce genre de récits, les kilomètres avalés débouchent
traditionnellement, à l'épilogue d'une errance chaotique et violente, dans un
bain de sang. Dans "Satan était un
ange" ils vont plus loin et sont prétextes à une mise en abîme des
héros, de leurs passés et de leurs hypothétiques futurs; toute la problématique
étant de savoir s'ils en auront seulement un.
Le background.
Le réseau autoroutier français, souvent de nuit, en automne
comme aux crépuscules de vies finissantes. Quelques routes nationales et
départementales d'un axe nord sud allant de Lille à Saint Martin de Vésubie en
passant par Lyon, Fréjus et Marseille. Des villas provisoirement inoccupées,
isolées et forcées. Des planques incertaines et insalubres. Des hôtels d'une
nuit, miteux ou de grand renom quand l'argent ne compte plus face à la mort
brutale qui rôde.
Ici, pour François
et Paul, les deux héros, le même
ruban asphalté devient un fil d'équilibre instable, incertain et dangereux qu'ils empruntent en funambules de la vie perdus au sein d'un maelstrom qui les dépasse et dont ils cherchent désespérément à
reprendre les rênes, pour rester tout simplement en vie, malgré tout. Deux
lignes de fuite parallèles vont converger sur une trajectoire unique, dans
l'habitacle d'une même automobile. Un nœud mouillé, inextricable, va les unir
d'une amitié indéfectible et improbable, jusqu'à ce qu'en bout de ligne le
destin les attende.
Socialement, François
et Paul n'étaient pas prédestinés à
faire un bout de chemin ensemble, tout les opposait.
Le premier, avocat de renom bien ancré dans une vie aisée et
privilégiée, menait dans la soie et le travail une carrière dorée; le pouvoir
et l'argent en étaient les ressorts principaux dans l'oubli presque total de
l'axe familial. Tout pour lui bascule quand un scanner lui débusque une tumeur
cérébrale inopérable, fatale à très court terme. Il n'est désormais plus maître
de son destin, choisit la fuite devant ses responsabilités de mari jusqu'alors aimant et fidèle, élit en finalité la mort en solitaire confiée aux hasards de la
route. La loterie de la maladie l'a ciblé; celle des aléas de l'asphalte fera
le reste.
Du second, Paul,
je ne dirai rien, si ce n'est que son profil est tout autre: trouble et
marginal, dangereux, violent, asocial, opaque ... il est l'objet d'une traque
maffieuse implacable qui ne saurait trouver un terme autre que dans le sang.
C'est le noyau d'incertitude du roman, c'est le conducteur de la danse de mort
qui unit les deux êtres, celui par qui tout peut arriver, le meilleur comme le
pire. Alors que l'avocat suit les
rails prédestinés vers une mort certaine, Paul déraille
sans cesse et l'entraîne vers un destin autre, presque comme une promesse de
survie.
Le roman véhicule une action sans cesse renouvelée, une
foultitude de ressorts dramatiques qui se déclenchent et claquent à chaque
instant, des rebondissements qui s'entrechoquent l'un l'autre, du suspense à
brûler une allumette mouillée. On ne s'ennuie pas, l'auteure n'est pas avare de
coups de théâtre brutaux, de cadavres qui ne doivent rien à une espérance de
vie normale. L'épilogue est un pétard mouillé, mais quel importance quand le
propos est ailleurs et tend vers la rédemption de deux êtres, la sublimation de
deux vies vers la lumière, loin des ténèbres qui ont précédées leur rencontre.
Le style d'écriture de Karine
Giebel est sec, diablement efficace, peuplé dans le vif de l'action de
phrases brèves à l'orthodoxie incertaine; dans ses phases d'apaisement de
propos plus sagement agencés taillant dans des psychologies peu à peu très bien
rendues.
"Satan était un
ange" est mon premier pas plaisant en compagnie de Karine Giebel. J'y reviendrai
volontiers, d'autant que les chroniques sur le net rencontrées laissent
entendre que le roman n'est pas son meilleur.
Ps: il est intéressant de noter que la trajectoire choisie par François ressemble beaucoup à celle élue par le héros de "Le petit bleu de côte ouest"* de Manchette. Les deux choisissent la fuite devant le réel, mais pour des raisons différentes. Autant on peut être perplexe face à celles qui animent le héros de Manchette, qui tiennent à la volonté de redonner du peps à une vie tristounette; autant celles de François tiennent du drame pur et posent vraiment question: "Et nous, que ferions nous ?"
En souvenir de la brillante adaptation que fit Tardi du roman de Manchette, je me dis que le dessinateur aurait pu trouver chemin d'élection avec "Satan était un ange" tant les intentions y sont presque voisines. J'entrevois certaines scènes du roman de Giebel sous la plume et les encres de Tardi: du noir et blanc, une auto qui file dans la nuit sur l'asphalte mouillé, des regards anxieux dans le rétroviseur, les architectures à la nuit tombée fidèlement reproduites de Lyon et de Marseille, la sérénité sauvage des Gorges de la Vésubie, les révolvers qui aboient des onomatopées et le sang en taches écarlates sur les fronts et les habits.
Ps: il est intéressant de noter que la trajectoire choisie par François ressemble beaucoup à celle élue par le héros de "Le petit bleu de côte ouest"* de Manchette. Les deux choisissent la fuite devant le réel, mais pour des raisons différentes. Autant on peut être perplexe face à celles qui animent le héros de Manchette, qui tiennent à la volonté de redonner du peps à une vie tristounette; autant celles de François tiennent du drame pur et posent vraiment question: "Et nous, que ferions nous ?"
En souvenir de la brillante adaptation que fit Tardi du roman de Manchette, je me dis que le dessinateur aurait pu trouver chemin d'élection avec "Satan était un ange" tant les intentions y sont presque voisines. J'entrevois certaines scènes du roman de Giebel sous la plume et les encres de Tardi: du noir et blanc, une auto qui file dans la nuit sur l'asphalte mouillé, des regards anxieux dans le rétroviseur, les architectures à la nuit tombée fidèlement reproduites de Lyon et de Marseille, la sérénité sauvage des Gorges de la Vésubie, les révolvers qui aboient des onomatopées et le sang en taches écarlates sur les fronts et les habits.