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mercredi 14 janvier 2026

Casse-pipe à la Nation – Nestor Burma – Tardi (BD)(1996) & Leo Malet (roman)(1957)

 

            BD : Casterman, probable édition originale de 1996 - Roman : Omnibus ed., réédition 1987


           Tardi nous régale ici, une fois de plus, de son graphisme pointilleux en noir et blanc. Le voici, en adaptant « Casse-pipe à la Nation », de retour au service du romancier Leo Malet via son détective privé de fiction, Nestor Burma. C’est la troisième BD de la série, il y en aura quatre ; les suivantes appartiendront à d’autres scénaristes et dessinateurs « d’après les personnages de Tardi ». Dans cet épisode, et peut-être plus que dans tout autre, Paris et ses habitants, encore et encore, prennent la lumière sur la planche à dessins de l’illustrateur. 

Nous sommes, à la fin des années 50, dans le douzième arrondissement, entre la Gare de Lyon, la Place de la Nation et les entrepôts vinicoles de Bercy. 

Mai sur Paris est à la pluie à grands tirets obliques, au pavé mouillé et luisant, aux lumières de la ville réfléchies dans l’eau-miroir des caniveaux. 

Au hasard des vignettes, en fouillant les détails du background, se dessine une époque pas si lointaine que çà, celle de la première décennie des Trente Glorieuses. La restituer ainsi aura imposé un travail de documentation considérable et un amour immodéré des rues de la capitale. 

Colonnes Morris plantées au mitan des trottoirs. Badauds au côte à côte sous le ventre de leurs parapluies ouverts. Au ciné, le long d’un boulevard, « Le faux coupable » d’Hitchcock est à l’affiche. Des BB électriques de la SNCF attendent sous les verrières de la Gare de Lyon. « C’était mieux du temps de la vapeur » se chuchote Burma. 

Du monde, jambes croisées, à la terrasse des cafés ; bières pression, ballons de rouge et petits noirs sur le marbre froid des tables de bistrot. Hirondelles à pélerine et bicyclettes ferraillant le long des trottoirs ; panier à salades au pied d’un commissariat. « L’Algérie aux algériens » en noirs graffitis sur les murs, en unes des quotidiens ou des périodiques : « Paris-Presse, l’Intransigeant », « Détective », « France-Soir » ou « Paris-Match ». Des Peugeot 203, des Panhard, des 4CV, des Juva 4, des Citroën traction avant, des bus à plateforme et contrôleur embarqué, des 2CV camionnette, Scooters Vespa et ID19…. Tout un parc automobile aujourd’hui disparu du macadam. 

Un soir de mai, Nestor Burma, l’esprit chagrin, vient de se faire poser un lapin, Gare de Lyon, par sa secrétaire de retour de vacances dans le Midi. A la Foire du Trône voisine, il suit une inconnue d’attraction en attraction. La brune sexy monte dans le Grand Huit ; Burma suit, se case derrière elle dans le wagon. Au zénith des circonvolutions, on l’attaque violemment par derrière ; il éjecte son agresseur dans le vide, l’homme s’écrase trente mètres plus bas. La police s’en mêle, qui pour vouloir le tuer ?

Ainsi commence le 3ème épisode BD (le 12ème roman) des Nouveaux Mystères de Paris de Leo Malet adapté par Tardi. 

Bidasses en uniforme, au casse-pipe forain, l’œil dans l’alignement de la carabine, petits plombs tirés pour le gain d’un ours en peluche ou d’un filet garni. Auto-tamponneuses aux formes arrondies, carapaçonnées de chromes rutilants, puces chahuteuses sous les gerbes d’étincelles en bout de perches griffant leur ciel électrique. Barbes à papas, guimauve, nougats, pommes d’amour, pralines, gaufres et crêpes. Loteries, « Ici, pas de perdants » braillé à tue-tête. Ballons de baudruche en grappes. Le « Grand Huit Infernal » campe au-dessus de la mêlée, tel un gigantesque squelette de dinosaure couché, vaincu, privé de chair ; ses wagons ferraillant le long de la courbe des côtes, sous les hurlements des midinettes et les dents serrées des hommes. 

Via l’excellence du graphisme en noir et blanc, on perçoit au fil des pages les cris, les éclats de rire, les airs bastringue des orgues de Barbarie. Tardi se régale à nous montrer la fête foraine et son étourdissant foutoir, la foule insouciante et heureuse en ces instants suspendus, tout un joyeux capharnaüm assourdissant. 

Gamins, gamines, papas, mamans, beaux gosses aux bras de starlettes d’un soir, blousons noirs cloutés et gominés, pince-fesses et cherche-midi. Grande roue, chenille, chevaux de bois et balancelles aériennes ; loteries et confiseries ; cartomanciennes ; Hercules de foire et monstre de Java bouffeur de feu. 

Ailleurs, de nuit, loin de la fête et sous la pluie, les façades borgnes en pignons de rue, les tristes maisons de pierre, les terrains vagues, les rues désertes, les wagons-citernes où attend le vin …. 

            L’intrigue est complexe, tissée d’évènements disparates mais convergents ; le déroulé suit les codes du polar noir US où un détective privé cherche à s’affranchir de l’enquête policière, où un héros désabusé se moque largement de ses contemporains. Burma aura fort à faire. Des personnages récurrents : le commissaire Faroux, le journaleux Covert … D’autres pour l’occasion : une paraplégique, une fille à papa, un « pinardier », un Hercule de foire, des loubards bagarreurs, de l’or en magots, des truands, une cuve à vin…. 

L’adaptation BD, comme à l’ordinaire, est très fidèle au roman, embarque de gros morceaux du roman, emprunte au parler populaire, se gonfle d’humour argotique, crée épisodiquement ses propres répliques comme lorsque Burma compare son revolver à « un vrai morceau de la croix du Christ ». 

D’autres Tardi m’attendent. Finie la Foire du Trône. Dommage. Les annonces foraines s’estompent dans la nuit : « En voiture, en voiture pour un nouveau départ », « Roulez, roulez, roulez, roulez jeunesse » ; « En voiture s’il vous plait ».

 

PS : dans la série culte des « Maitres du Mystère », une adaptation radiophonique (1958) du roman est accessible sur You Tube. On y retrouve la patte radiophonique caractéristique des ondes moyennes des 50’s et des 60’s, ces voix d’acteurs restées dans les souvenirs d’enfance de celles et ceux qui ont connu cette époque.

mardi 30 décembre 2025

Lettres de mon moulin - Alphonse Daudet

 
Réédition 1993 in J'ai Lu les Classiques n°844


« Lettres de mon moulin » (1873), un recueil d’Alphonse Daudet.

Mes souvenirs en sont désormais confus. Etais-je, à première lecture, minot à la communale, blouse grise, plume Sergent Major et crayon ardoise, ou jeune ado au collège ? Durant les 50’s ou les 60’s d'une France sereine ? Va savoir maintenant ? Quand tout, dorénavant, s’embrouille et s’emmêle de mes jeunes instants de lecture enfuis. Les ai-je même déjà lus ces « contes, impressions et souvenirs » de Provence, de Corse ou d’Algérie… etc. Je ne me souviens plus, tout s’est hélas gommé, effacé, dilué, fragmenté et reconstruit en puzzles anarchiques voire anachroniques. Là où, sous le poids des ans, le temps joue à cache-cache entre réel et souvenirs inventés, je n’ai plus aucune certitude d'être entré dans le Moulin.

Pourtant, lecture close, des bouts m’en restent; comme autant, peut-être, de greffons trempés dans la mémoire collective.

A la maison, jadis, tournait une galette de cire noire sous le bras de la cellule, la pointe du saphir creusait son sillon dans le vinyle. C’était un petit électrophone mono que ma mère avait acheté pour écouter (et chanter) Joséphine Baker et sa Tonkinoise, Piaf et son Légionnaire, Vincent Scotto et Fréhel, Reynaud et son plombier, Aimable et son Orchestre …

Là, pour le coup, c’était la voix ronde de Fernandel lisant, 33 tours un tiers à la minute, Daudet et son moulin (1954). Il y était question, au cœur du volume 1 de Cucugnan et de Seguin. Depuis, le LP s’est fait la malle (le Teppaz aussi), prêté mais jamais rendu.

Minot encore, au ciné familial d’une salle de quartier, sous la direction de Pagnol, passa un film à sketches éponyme (1954), en noir et blanc, qui embarquait la crème méridionale des acteurs d’une époque : Sardou, Rellys, Panisse ... etc. Le long métrage n’a plus l’honneur du prime time TV, une paille a coulé sous les ponts depuis mon dernier visionnage.

Les « Lettres de Mon Moulin », lus ou pas, je n’en ai ainsi que des souvenirs greffés, audio vinyliques et cinématographiques. Il aura fallu récemment une BAL s’ouvrant sur une réédition de 1993 en J’ai Lu Classiques. En bas de 4 de couv, une mention curieuse : « Gratuit - ce livre ne peut être vendu. Chamois d’Or, mordez dans sa douceur ». Un exemplaire malgré tout comme neuf, semble t’il vierge de toute lecture, pour preuve le dos non cassé, la couv non écornée. Quel dommage, que cet abandon, pour un bouquin qui dort toujours dans le cœur des hommes.

Et puis, il y eut sous mes yeux ébahis, il y a quelques années, ce miracle de littérature qu’est « Contes du lundi ». Il ne m’en fallut pas plus pour rattraper le temps perdu ou celui, figé, d’une lecture oubliée mais peut-être ici retrouvée.

De bien curieux personnages m’attendaient, avant tout humains dans leurs qualités et défauts, gravés dans la mémoire collective, figés dans une prose de toute beauté, travaillée au millimètre : un berger et sa chèvre folâtre ; un curé gourmand et ses messes basses bâclées ; celui de Cucugnan aux portes de l’Enfer, du Purgatoire et du Paradis ; un meunier solitaire à contrecourant des minoteries à vapeur ; une mule revancharde ; un moine fin goûteur et addict d’élixir doré … etc

Le recueil s’est refermé, la dernière page s'est tournée. N’en surgit qu’un bémol hésitant, la certitude qu’écrivant ici mon ressenti, je ne pourrai désormais l’évoquer qu’en soulignant que bienheureux seront celles et ceux qui y feront leurs premiers pas en compagnie d’Alphonse Daudet.




mardi 2 décembre 2025

La loi des rues – Auguste Le Breton (1954)

 
Presses de la Cité (1954)


Là, sous mes yeux, par désir de baigner dans un jus d’époque, le roman s’ouvre en version de première parution ; celle originale, en reliure d’éditeur et jaquette photo N&B. Le tout naquit aux "Presses de la Cité" en 1954. De l’eau sous les ponts, des décennies.. ! D’autres que moi, plus âgés, ont touché, lu et apprécié ce même livre d’occasion. 70 ans plus tard la magie n’opère plus, le témoignage autobiographique embarqué a perdu de son actualité. La thématique centrale a suivi des centaines de chemins semblables.

La une de couv : la nuit, le froid, la pluie, les éclats de lune sur le pavé luisant, les taches blafardes des réverbères sur les façades des sombres immeubles aux volets clos, les lettres au néon des enseignes … le titre laisse entrevoir « Messieurs les Hommes » … Bienvenue dans l’univers de la pègre parisienne d’antan.

« La loi des rues » est la suite naturelle et, semble t’il, largement autobiographique de "Les hauts murs" (1954). Auguste Le Breton raconte son adolescence pendant laquelle les règles du Milieu remplacèrent celles des orphelinats, des maisons de redressement ou de correction de son enfance. On est loin de la force dénonciatrice des systèmes d’Assistance Publique de l'entre-deux guerres qui éclataient au grand jour dans le premier tome. Le héros, ex-pupille de la Nation, devenu ado, glisse vers le Milieu et n'emporte plus (ou peu) l'empathie du lecteur ; il n’est plus ballotté par les événements mais devient responsable de ses actes.  « La loi des Hommes » pointe du nez, l’autobiographie y perd de son intérêt. La prose s’en ressent et fait glisser le lecteur vers l’indifférence quand le gamin chahuté fait place au jeune adulte.

On a, tout du long, l’impression d’évoluer dans un long métrage des 50’s ou 60’s, dans un de ces polars ciné à la française en noir et blanc traversés des lourdes et lentes silhouettes de Gabin ou de Ventura. On est déjà dans la série des « Rififi » où Le Breton se lancera dans le polar noir de fiction made in France. Parfums d’argot parisien et de verlan d’une époque offerte à la truanderie classique et à ses codes d’honneur. Parler canaille et gouailleur. Petits truands et jolies pépées, colt et crans d’arrêt aux lames acérées. Que de clichés… !

Paris Montmartre, Paris-Pigalle. L’écho d’une époque…. qui a fait son temps.

lundi 1 décembre 2025

Les Russkoffs - François Cavanna (1978)

 
Belfond Ed. (1979) Réédition (1981)

« Les Russkoffs » : une autobiographie, (Prix Interallié 1979) douce-amère, acide et sucrée sur les fils croisés de la débâcle de 40 à 17 ans, du Paris Occupé et des restrictions, du STO forcé au contact des Kriegsgefangener, du Berlin de 45 bientôt exsangue sous les bombes en tapis, de la fuite éperdue entre russes à l’Est et ricains à l’Ouest ... Une époque, en somme, qui pèse encore de tout son poids sur la société française. Quelques pages sombres de l'Histoire posées sur une prose toute particulière, aisée, orale et belle, mordante, sans concessions, engagée et prenante, vivante comme nulle autre, entre tendresse, amour et haine, humanisme et férocité, humour et dérision.

Cavanna (1923-2013) fut un des papas-mots (et dessins) de Hara Kiri, pas l’un des plus déjantés. Il possédait, sous la plume, l’art autodidacte des mots et des tournures de phrases innées et percussives, poétiques ou saignantes ; l’art de raconter sans peine, s’épancher sans fards, aimer sans retenue, haïr sans se taire. Tout pour faire « vivre » une autobiographie. Des choses à dire et les mots pour l’écrire.

Ce fut, tout d’abord, « Les ritals », l’histoire d’une enfance communautaire ; puis, ici, la suite avec « Les Russkoffs » ; « Bête et méchant », bientôt « Maria » … etc.

Mon père fut de la Débâcle sous le soleil de juin et les avions teutons, de STO forcé au cœur de l’Allemagne paysanne, bientôt en fuite puis « caché » à la ferme, loin de tout, dans un silence prudent, à la merci de langues trop déliées. Une histoire, en somme, très semblable à celle de Cavanna. Taiseux à ce sujet, comme beaucoup, il eut envie de tourner la page. Cette lecture lui est dédiée.

samedi 29 novembre 2025

Canned Heat – Living the blues (1968)

 



_T’as le cafard Tonton ?

_Oui. J’avoue…

_C’est l’hiver qui me fait çà, le froid, la neige, la pluie.. !

_C’est pour çà que t’écoutes du blues, aujourd’hui ?

_Un peu, mais pas que. J’aime bien çà tout simplement. J’ai toujours adoré cette musique.

_ Sur ta platine : « Canned Heat » ? « Living the blues » ?

_ Le premier c’est le nom du groupe, le second le titre de l’album. Un double LP. Cà date de 1968. L’original était en deux volumes ; ce que tu vois est une réédition en un seul.

_  « Canned Heat » çà veut dire quoi ?

_C’est de « l'alcool brut …[en boites de conserve] …destiné au chauffage mais bu, comme l'alcool à brûler, par des alcooliques désargentés qui ne peuvent se permettre rien de mieux* » (*sic)

_Merci Wikipedia.

_Ne rigoles pas. Font ce qu'y peuvent.

_Oui, passons.. !

_ « Refried Boogie » une des chansons du LP: c’est la chaleur du boogie en conserve ; çà surchauffe la tête le temps de deux faces de cire noire, soit pendant 42 minutes. Certaines de leurs pochettes montrent le produit.


_Je vois le genre.

_Mid sixties, sur la West Coast US, alors que les hippies versaient, au même endroit, dans le « psychedelic trip », fallait l'oser le gras blues blanc rustique, bien roots façon Papy-Hooker, à faire rire les noirs … Une sorte de blues-guitare électrifié en hommage aux grands maitres du genre ; ils aimaient çà et nous aussi. Et ça a marché. Les auditeurs n’étaient pas dans la Contemplation Béate de l’Univers Psyché mais dans leurs pieds qui battaient le rythme en cadence. Et dire que le groupe existe toujours et qu’il prêche encore la bonne parole du blues et du boogie.

_Les mêmes ? Sont vieux, maintenant ? Plus que toi, même, c’est dire ? Encore de la musique de vieux croutons. Du genre préhistorique.

_Oui, on avait à peine électrifié les menhirs.

-_Ca s’met pas sur 220 ces choses-là ?

_Si, à leur base y’a des prises de courant. Ils servaient d’amplis guitare.

_Tu déconnes ?

_Non, même que les dolmens c’étaient les batteries et les fémurs de dinosaures des guitares. « Carnac blues » et « Troglodyte boogie », c’est eux. Tu leur connais même une chanson. C’est sûr.

_J’suis pas archéologue.

_Si un machin de pub TV. « On the road again ». Mais pour quelle marque, j’sais plus. A propos d’archéologue, c’est presque çà les concernant ; généalogiste serait mieux pour décrypter leurs incessants line-ups …

_Tant que çà.

_Oui. Fouilla, c’est pléthore … et pas des moindres, surtout chez les gratteux, Vestine, Mandel, Wilson .. etc. Et pis la poisse , la grosse scoumoune, les décès à répétition ; les overdoses, les maladies, les accidents et tutti frutti. La foi, qu’ils avaient, je t’dis pas.. !

_N’empêche, ils ont fait poussière.

_ Hé, jeune padawan, dis pas çà, suis pas ton arrière-grand-père quand même ; Tiens-toi bien, j’ai joué, en guest-star, de la basse avec eux à Woodstock. On me voit dans le film du festival sur « Refried Boogie ». J’avais encore les cheveux qui headbangaient à grands fracas sur les amplis à donf les potentios. M’avaient remarqué en tant que requin de studio sur « Boogie Chillun » de John Lee Hooker ; j’avais remplacé HLP. Le soir même je faisais des papouilles à Grace Slick du Jefferson Airplane.

_HLP ?

_Haut le pied.

_Mytho le Tonton.

_Même qu’ils ont prié Saint-BB King et Sainte Billie Hollyday pour que je vienne. Je respirais le blues, je le vivais, le transmettais dans sa plus pure essence.

_Tout çà, c’est sûr, c’est de la fumette, oui. Tu t’inventes, te racontes, t’affabules ; l’ancêtre se shoote les deux doigts dans la prise. Des pétards plein les naseaux qu’il a, le tonton, farcis LSD. Des tampax dans les narines façon persil de cochon à l’étal du boucher. T’as eu qu’à allumer les mèches. Dis, Tantine, elle a pas dû avoir la belle vie avec toi ?.

_J’peux pas tout dire…

_Allez si dis.

_...elle m’a mis au sniffs de sachets de camomille. Cà remplace pas, crois-moi.. ! Je suis devenu un « Singe en hiver », je dors.

_Voilà t’y pas qu’y s’prend pour Jean Gabin, maintenant…

_...je préfère Belmondo , plus jeune, plus attirant, comme moi encore ; mademoiselle, à ce que j’vois, possède la référence qu’y faut.

_Bref,… A ce que j’entends : « Canned Heat » c’est des vétérans du blues blanc des 60 ‘s, des survivants du genre, des marathoniens du boogie des racines, des forçats du genre, des stakhanovistes du 12 mesures et de la note bleue. Un groupe qui bougeait les foules en tapant des pieds. J’adhère à ce blues puissant et primitif. Et que vive le boogie.

_T’as tout compris.

_... oui ; finalement, sont du genre Bigflo & Oli, voire Jul.

(Bruits de bulles de Doliprane effervescent dans un verre d’eau)


En illustration sonore: "My mistake" 


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mercredi 26 novembre 2025

Dr Feelgood - Down By The Jetty (1975)

 

De 1975 à 1977, le temps de 4 albums seulement, Wilko Johnson fut, à la guitare solo et rythmique, le riffeur fou de Dr Feelgood, un groupe de pub-rock anglais ici dans son line-up d’origine. Le musicien est décédé il y a peu (en 2022), il avait 75 ans. Wilko la Mitraille, aux côtés de Lee Brilleaux aux vocaux, fut l’âme damnée du combo avec son regard d’ombre et sa maigre, haute et inquiétante dégaine de clergyman à la Robert Mitchum dans « La nuit du chasseur ». Ses rifs saignants, au hachoir, ses lignes rythmiques acérées et pétaradantes ont fait école. Il possédait un travail en main droite métronomique, implacable, un rien robotique et saccadé, impressionnant de régularité. Wilko était quelque part avant l’heure informatique, un micro-processeur humain monté sur pattes, un robot à la cadence overclockée. Frénétiques moulinets de poignet cisaillant les riffs. Effet guillotine (ou de râpe) sur la pulpe des doigts (pas de médiator). Gifles de phalanges en rafales serrées sur les cordes. Le gonze cherchait la fréquence cardiaque de qui l’écoutait, s’y calait et poussait le palpitant captif vers la tachycardie furibarde. C’était du rock, du vrai, loin du Floyd ou de Genesis alors à la mode; le groupe était un artéfact anachronique échappé d’un passé récent, une formation atemporelle qui pouvait s’adapter en ne créant jamais rien de nouveau.

« Down By The Jetty » (1975), est le premier Dr Feelgood d’une longue lignée. Wilko Johnson va s’y insérer au fer rouge, signer les plages de sa marque de fabrique indélébile, du bout du riff d’acier trempé et sous l’impact de ses rythmiques endiablées. Il va donner une couleur (la sienne) au LP inaugural et aux trois suivants. Bientôt exilé volontaire vers d’autres horizons musicaux, il ne retrouva pas sa notoriété première. Pour Dr Feelgood, les temps changèrent ; ils avaient perdu une pièce maitresse de leur line-up ; ce qui ne les empêcha pas de perdurer. Rien, néanmoins, ne fut peut-être comme avant ; au combo il manqua son zeste de folie, la manière radicale qu’il avait de concevoir le rock. Pas de fioritures et directs au foie garantis. Dr Feelgood sans Johnson ce fut un peu comme Genesis sans Gabriel ou ACDC sans Bon Scott ?

Dr Feelgood s’inscrit dans la mouvance anglaise du pub-rock ; dans cette vague détonante qui naquit dans les pubs grand-bretons des seventies. Une dose de rock, une de bière et on remet çà, question d’équilibre des énergies. Une mouvance teintée 50’s, avec « Nine Below Zero » ou « The Inmates » en têtes de gondole autres, pour ne citer que deux représentants. Le pub-rock : un compromis entre rock et punk, un versant traditionnel d’amont, un autre, son pendant d’aval, précurseur du punk à venir. D’un côté, des clones stoniens du début des sixties ; de l’autre, une punk attitude en attente de celle, radicale, des Sex Pistols.

Sur le fil de la discographie d’un combo rock, outre le fait que le premier opus est le plus souvent éponyme (ce qui n’est pas le cas ici), il amorce, en général, le fil rouge sur lequel les autres suivront. C’est d’autant plus vrai avec Feelgood qu’avec d’autres. Z’ont jamais dérogés à leurs intentions premières, frétillés vers d’autres horizons plus mainstream ; ils sont restés tels que, inamovibles et indémodables.

« Down By The Jetty » fut, à parution, un enregistrement studio monophonique (la stéréo vint plus récemment via les rééditions). Délibérément mono. De par un désir d’hommage passéiste au rhythm’n’blues des 50’s oldies but goldies. Ce qui, de manière décalée en 1975, en une ère post-hippie et pré-punk, se traduisit aussi, en une de pochette, par un cliché photo en noir et blanc montrant le line-up façon bad guys en maraude. Les Stones et les Doors (et quelques autres) avaient déjà fait çà à l’orée des 60’s. Des trognes fermées, guère amènes, pas rigoloches pour un sou, des faciès crispés, des sourires en berne ; un contraste photographique à donf (manque que le virage sépia) ; des habits noirs, cintrés et stricts mais débraillés, des cravates filoche, l’éternelle veste de clergyman col serré pour Johnson. Des gueules de gouapes, méchantes, patibulaires et revanchardes ; des facies de carte d’identité sans expressions. Cà leur allait bien, ce look d’enfants terribles.

Et puis, y’avait la zique du Feelgood qui allait avec …

Les morceaux étaient courts, ramassés, presque simplistes (mais on s’en fichait .. !), incisifs, percutants, dédiés aux refrains, sur le fil aigu d’un rasoir affuté. Les titres étaient conçus au nerf de bœuf, comme des uppercuts précis à la pointe du menton. Rapides et définitifs, ils tourneboulaient, chahutaient, cognaient et chahutaient sévère dans la caboche de qui  les prenaient pleine tronche.

Méchants garçons.. !

La scène était leur territoire. Les français adoraient le groupe on stage pour çà. Pour ses pulsions binaires qui envahissaient tout ; pour ses compos branchées sur le 220, secouées de nitroglycérine et de TNT. C'était du rock sueur qui ne se foutait pas du monde.

« Down By The Jetty », l'album : rien que des chevaux de bataille live : « She does it right », « Boom boom (de J.L. Hooker), « Roxette », « J don’t mind » … etc

Dr Feelgood tourne encore et toujours dans l’Hexagone. Pas de pubs, rien que du bouche-à-oreille, et çà marche. Sont plus jeunes les bougres, sont plus tous là non plus, mais avec la foi qu’instille le rock ils déplacent tout et tirent la nique à qui les pensent has been.

 Long live Rock n’ roll

Du rock piment, de bar à bière, de sales mioches à tirer les sonnettes sur les pas de portes, de trognes à trainer la nuit sur le pavé luisant, de tronches à la Orange Mécanique à guigner les coups pendables.

mardi 25 novembre 2025

Chico Magnetic Band – Chico Magnetic Band (1969)

 
    

               Une chronique pas comme les autres. Plus une nouvelle autobiographique qu’autre chose. Une manière de remuer doucement le passé et d’écrire que c’est comme çà que les choses adviennent, sans qu’on le sache.

« Chico Magnetic Band ».

Je suis tombé sur ce vinyle à parution. En 1971. J’étais ado. Il était, à m’attendre, dans les bacs d’une médiathèque d’entreprise. 50 centimes de franc le prêt de 4 vinyles pour trois semaines. Belle aubaine. Tant de choses à découvrir à une époque où le Web n’était même pas un rêve. J’ai dû emprunter la galette de cire des dizaines de fois. Sans me lasser. Sans vraiment comprendre ce que j'avais entre les mains.

L’album fit partie des raisons pour lesquelles j’ai toujours aimé le rock. C’est même lui qui me l’a fait découvrir. Il ne lui aura fallu guère plus de 32 minutes sur 2 faces pour me scotcher, me souffler dans l’oreille « Mec, tu viens d’en prendre pour des décennies à aimer çà ; le rock t’a choppé ; démerde toi avec ce boulet faustien ».

Bien sûr il y eut d’autres groupes à s’y coller ; mais celui-ci est spécial. C’est une curiosité obscure qui n’aurait jamais dû être choisi comme représentatif de ce qui alors était nommé « Pop-Music »… et pourtant c’était bien le cas. Comment, était t’il arrivé là ? Le rock n’était alors qu’un marché de niche où trouver des renseignements n'était pas chose aisée (ça allait changer, et pas qu’un peu) dans le flot variétoche mainstream qui squattait tout, de la prudente TV d’état aux ondes longues des radios …. à l’époque c’étaient, Outre-Atlantique et à la rigueur, les Stones et les Beatles. Même eux n’avaient pas suffi pour m’attraper. Il m’a fallu attendre le Chico Magnetic Band. Si si.. !

Sans le savoir, ce fut aussi mon premier contact avec le rock psychédélique comme le fut, la même année, Chicago Transit Authority avec le brass-rock. Chico Magnetic Band était aller pêcher ses influences du côté d’Hendrix, c’était manifeste, mais çà je ne le comprendrai que plus tard. Même qu’il reprenait « Crosstown traffic » en creux de sillon, c’est dire.

En plus le Chico Magnetic Band était de par chez moi (ou presque). De Lyon, à quelques années des Ganafoul, Factory, Killdozer, Starshooter et autres Electric Callas à venir qui allaient donner à la Capitale des Gaules un éclat rock jalousé par Paris.

Alors, bien sûr, au regard de son existence éphémère et de sa discographie maigrichonne je n’ai jamais vu le groupe sur scène. Parait pourtant que c’était hallucinant, presque fou; une histoire de baignoire derrière le micro, une autre de casque métallique à feux d’artifices. Mais çà c’est une autre histoire.

Quand la médiathèque analogique de ma jeunesse s’est sabordée 25 ans plus tard pour cause de déferlante numérique, ses vieux vinyles se sont vendus une misère, et en trois coups les gros, à qui en voulait encore. Le Chico fut de mes premières prises. Tu parles, je le guettais celui-là. L’était encore bon, c’était celui même qui avait tant tourné sur ma platine, que j’avais rayé par imprudence regrettable, celui qui symbolisait à lui tout seul ma passion. Fallait pas le louper.. !

"Crosstown traffic" en illustration sonore

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