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mercredi 11 octobre 2023

L’été en pente douce (BD) - Jean-Christophe Chauzy + Pierre Pelot

 

Fluide Glacial Ed. (2017)

 

Petit retour sur un roman de Pierre Pelot (1980), « L’été en pente douce », chroniqué par ailleurs sur les //s. En voici l’adaptation BD (2017). Entre les deux, un film culte éponyme (1987) vit le jour avec, au générique, Jacques Villeret, Pauline Lafont, Jean-Pierre Bacri et Guy Marchand dans les rôles principaux. Quelle place pour le 9ème art, trente ans après la métamorphose inattendue du texte initial en long métrage incontournable ? La présente BD deviendra t’elle culte à son tour, ou restera t’elle un simple coup d’épée dans l’eau ? Seul l’avenir le dira. Le pari BD était difficile à relever, en cause un scénario très typé 70’s (autres temps autres mœurs d’une décennie ouverte mais désormais enfuie, surannée), des personnages borderline, somme toute caricaturaux, immergés dans l’air de leur temps, rongés par leur anticonformisme choisi ou subi.

Jean-Christophe Chauzy est aux crobars ; Pierre Pelot, le fondateur en personne, donne un coup de main en réécriture ; les deux font la paire. Curieux je fus d’un auteur soumis à l’exercice difficile d’un scénario BD ; Pelot, au final, ne s’en sort pas trop mal.

Drôles de revers de situations pour un « petit » roman noir refusé sept fois, adapté magnifiquement au ciné (un coup de génie) puis, enfin, en BD … (sans oublier une réédition du roman en 2023 au « Diable Vauvert, les Poches du Diable »). Ainsi s’opère un tour d’horizon éditorial complet des médias exploitables ; qui l’eût cru ?

Le dessin est heurté mais plaisant. Comme à coups de griffes, le trait à l’encre noire se montre rapide, saccadé et virulent lors des scènes de violence (surtout au paroxysme de l’épilogue). Il se veut tout en courbes sensuelles quand il s’agit de montrer le corps de l’héroïne. Les couleurs s’offrent à l’aquarelle et laissent de par leurs tons ocre et chauds jaillir l’été dans toute son implacabilité caniculaire. Seul le jardin a l’honneur des tons froids ; la chiche verdure se montre un oasis bienvenu offert aux bières glacées et au farniente. La pénombre dans la petite maison appartient aux gris et aux rais de lumière jaillis des persiennes fermées. On sent, de vignette en vignette, s’exacerber la tension entre les acteurs du drame en cours ; on sent la moiteur des gestes, la lourdeur du moindre mouvement, la lenteur du temps qui se traine sous le poids de jours qui n’en finissent plus ; le quotidien plombé pèse lourdement sur les êtres et les choses.

« L’été en pente douce » est une parution « Fluide Glacial ». Qui d’autre que l’éditeur en question pour s’y coller ? Le roman, glauque à souhait, était, sous cet angle, difficile à adapter sans choquer. Certains y trouveront à redire (je peux comprendre) : la place laissée à la femme, les mots crus et l’argot omniprésent, les situations poisseuses presque nauséeuses … En somme : l’adaptation BD a-t’elle une place dans une France de 2017 où l’on ne peut plus parler de rien sans se heurter à un mur d’opinions ? Ce n’est pas tant pour les images que je crains, mais pour les situations in-situ et les réactions induites des personnages.

Certains détails scénaristiques (d’importance ou pas) modifient l’histoire initiale et éclairent différemment le drame : au générique BD, un des personnages, André Voke (Guy Marchand dans le long métrage) devient une femme au caractère bien trempé ; tout semble prendre une tournure encore plus glauque du fait de ses penchants amoureux ; Nonosse le chien (Pilou dans le film) devient un matou (pourquoi pas ..!). La 2cv Citroën (emblématique de l’époque) revient ; c’était curieusement une Ami 6 en 25 images/seconde. Inchangé, l’épilogue initial ne s’offre pas, comme dans le film, à un happy-end facile qui dénature l’ambiance générale, passant du noir-ténèbres à quelques nuances d’espoir incertaines ; l’ambiance y perdait de sa brutalité innée.

 Le scénario BD embarqué, s’il n’ajoute que peu de nouvelles scènes, laisse émerger les anciennes dans un ordre différent. Ce procédé de restitution est classique lors des adaptations à l’écran et des restitutions dessinées, il ne dénature pas le récit. L’importance quantitative donnée au contenu des phylactères, tout en abondants dialogues crus et argotiques qui empruntent au roman ET au film (faire le tri est maintenant difficile), construit un best of qui choppe et aligne le meilleur de ce qui a déjà été utilisé dans les deux précédents médias. En parallèle, la voix off de Pelot disparait totalement, laissant toute latitude aux dialogues sur lesquels se construit la totalité de l’intrigue. On a ainsi l’impression d’assister à une pièce de théâtre où les personnages seuls tiennent le récit en action.

 En cet été indien 2023, les brûlures récentes de l’été invitent le nouveau lecteur a partagé l’apéro à la fraiche, sur la petite table du jardin, en compagnie de Lillas, Mô et Fan … avant que le destin ne les prenne et les broie ; après c’est trop tard, rien n’y changera.  

lundi 2 octobre 2023

L’été en pente douce – Pierre Pelot

 

Réédition 2023 au Diable Vauvert Ed., collection "Les poches du diable"

Quelque part en France. De nos jours ou presque. Le roman ne date après tout que de 1980. L’empreinte des 70’s y est flagrante. On y sent l’Hexagone de cet âge-là … tant dans la manière d’y vivre (la 2cv Citroën, le lait frais de la ferme en petits bidons d’alu, le grand rush des vacanciers sur les nationales, la dèche des grands ensembles, la ruralité comme un retour aux sources …) que dans celle d’écrire un polar noir dans l’air de son temps, d’en trouver les thèmes et de les faire vivre au rythme d’une prose rapide et crue, métaphorique, forte et désenchantée. Certains entrevoient dans « L’été en pente douce » un roman noir culte via un film éponyme (tout aussi mythique) sorti sept ans plus tard ; mon ressenti sera un brin plus nuancé (la place laissée à la gent féminine me heurte) malgré l’énorme affection que je porte à l’auteur (surtout grâce à son versant SF).

Il y a la route, traversant le village, longeant deux garages de mécanique générale ; ils enserrent la petite maison familiale des Leheurt dans un carcan de bruits et de mitoyenneté gênante où l’on ne peut que haïr ses voisins. Y habitaient la mère, décédée l’avant-veille, et Mo, l’ainé des deux fils, un simple d’esprit. Fane, le benjamin, et Lillas sa compagne, venus de la ville pour l’enterrement, vont désormais y vivre aussi, c’est décidé … un loyer en moins, une pension en plus, celle du frangin débile, un job de misère laissé derrière eux sans regret ; après tout on verra bien ... puisque la malchance, via l’héritage, ne semble plus une fatalité et que des projets mûrissent.

Il y a, posés sur les nouveaux venus, les regards inquiets et les reproches muets des voisins, simplement curieux, voire haineux, pour certains envieux. A l’église, au cimetière, dans le village, par les fenêtres entre-ouvertes sur la nuit sombre on espionne ces « autres » dans le jardin d’à côté, derrière les rideaux opaques qui frissonnent dans la bise nocturne d’août … Être « différents » et ne pas vivre comme les autres, çà effraie les bienpensants, d’autant que Fane a la fâcheuse réputation de rechigner au travail, de vivre d’expédients et d’avoir un penchant constant pour la dive bouteille.

Il y a, dès les premières pages, le poids étouffant d’un été caniculaire, un ciel blanc comme chauffé au fer rouge, le soleil piqué droit au zénith, une atmosphère brûlante, sèche, râpeuse et pesante. Il y a la relative fraicheur de la petite maison, l’ombre du petit jardin, les corps nus sur les draps froissés et moites, les vêtements sales abandonnés au hasard sur les parquets et les meubles. Il y a l’alcool comme une nécessité, la vaisselle sale entassée dans l’évier qu'on laisse à Mo, l’argent qui manque ... c’est la dèche, la misère sociale, la vie sans thune. A moins que …

Fane Leheurt : la quarantaine à son crépuscule, il y a peu un boulot précaire en banlieue pourrave, une turne riquiqui dans un clapier vertical, l’alcool pour se nourrir ; maintenant, avec la maison en héritage, des rêves éthérés pleins la tête, des espoirs d’argent et de vie faciles débarquent. Il lui suffirait d’une machine à écrire achetée d’occaz, d’en dompter la mécanique ferraillante, d’en laisser jaillir tous les polars qu’il a en lui depuis toujours. Fane a lu toute la Série Noire, sait de quoi on y parle, comment çà fonctionne. Il n’est pas mytho, il suffirait de s’y mettre et d’être au vert loin des emmerdes. Illusions que tout cela.

A ses côtés, Lillas, avec qui Fane est à la colle depuis peu. Il l’a acheté (sic), avant de venir, à son voisin de palier pour une caisse de vin, un lapin et cinquante francs ; la jeune fille n’y voit aucun inconvénient car Fane ne la cogne pas, lui.… C’est une belle môme de 22 ans, sensuelle et solaire, en rupture de vie familiale. Les regards lourds et envieux des hommes pèsent sans cesse sur elle ; elle est perçue comme une proie, dans son sillage traine un sex-appeal irrépressible dans la moiteur chaude des jours et des nuits …. Elle est restée malgré tout une gamine, un brin ingénue. Elle a des Ciné-Revues plein ses valises. Hollywood vit dans ses rêves. Elle se contenterait néanmoins de mariage (peu importe qui) et d’un bébé à pouponner. Un ange passe, en somme … quoiqu’au-delà du mépris qu’elle suscite et des humiliations qu’elle subit pourrait se révéler un tout autre visage, un tantinet machiavélique … va savoir. Lillas semble la pièce maitresse du roman, c’est elle que l’on retiendra sur l’échiquier que nous propose l’auteur; les deux autres, forts tout autant, sont de factures plus classiques ; loin du personnage annexe qui parait le sien elle est là, entière, s’impose dans toute sa fragilité et sa sincérité, Pelot en ayant dépassé la simple carapace charnelle.

 Et puis il y a Mo qui ne peut vivre seul ; il est resté un enfant malgré sa cinquantaine débutante ; il a des trous dans la tête, le neurone en vadrouille; il est sans cesse à deux doigts du placement en hôpital psychiatrique. Jadis, une grenade trouvée, bricolée sur l’établi lui a emporté toutes promesses de futur. Fane, dans l’affaire, y a perdu quatre doigts en main gauche et gagné une hémiface ravagée, cicatricielle, boursoufflée, moche et définitive.

Fane et Lillas s’installent chez feu Mme Leheurt, aux côtés de Mo et de Nonosse, son clebs … pendant qu’à côté, les garagistes, deux frères, les Voke, cherchent à acheter, en vain, la petite maison. L’un d’eux rôde autour de Lillas…

Voici venir le temps de « L’été en pente douce », celui par lequel la langueur pousse lentement et inéluctablement jusqu’à l’orage violent et bref qui ne manquera pas d’éclater …. La suite appartient au récit.

Il y eut un roman (1980), puis un film mémorable (1987) et enfin une BD (2017, non lue). J’ai visionné le long métrage à sa sortie (et ne l’ai jamais revu depuis), longtemps donc avant de lire tout récemment l’ouvrage de Pierre Pelot. Les acteurs sont au plus près personnages du roman, presque en copiés-collés parfaits : Bacri dans son rôle d’éternel râleur, son caractère de cochon, sa prose choisie ; Villeret l’ahuri, le benêt attachant, sa langue frétillante en fond de bouche béante, témoin de ses terreurs et appréhensions, recyclée dans une tout autre intention dans la « Soupe aux choux » (1981); Pauline Laffont, sa plastique de rêve dans le rôle touchant d’une Marylin Monroe-bis fragile et déroutante. J’ai trimballé ces trois acteurs tout le long du roman, en images collées au rythme des mots, en transpositions constantes involontaires ; si, ce faisant, elles brident un tantinet l’imagination du lecteur elles n’en sont pas moins judicieuses : le casting du film accouplé à celui du roman est parfait.

J’ai croisé Pierre Pelot pour la première fois (j’étais môme) en pays western quand son fils ne se prénommait pas encore Dylan ; ensuite au Fleuve Noir Anticipation, en pays de pseudo (Pierre Suragne), le temps de quelques tentatives SF réussies ; enfin sous son (peut-être ?) vrai patronyme en Présence Du Futur, J’ai Lu, Presses Pocket SF, A&D … pour des titres forts et déjantés aux contenus violents. Je l’ai perdu quand il a quitté la SF. Il me revient aujourd’hui en territoire polar, mais il semble y avoir perdu un tantinet ses tournures poétiques complexes et ses métaphores inspirées sous le poids de la rapidité et la simplicité d’écriture que lui impose le genre. Il a, semble t’il, souhaité donner au récit la tonalité du roman noir classique, brutal et sec tel que l’amateur le conçoit, via des dialogues crus (c’est un euphémisme) et rapides, des situations typiques du genre. Un autre Pelot m’est ainsi venu : j’aime bien au final … mais j’ai été surpris.

Je perçois Pierre Pelot d'abord par son usage des mots et de l'agencement qu'il leur applique. Son style. Sa manière. Sa marque. Je traque ses trouvailles, un sourire aux lèvres avec néanmoins le dépit de me dire: "Si tu essayais c'est ainsi que tu ferais mais tu ne pourras jamais".

C'est un des rares écrivains de SF que je perçois presque physiquement quand je le lis, comme perché au-dessus de mon épaule et me susurrant à l'oreille: "T'as vu, bien balancé non..? T'aurais dit autre chose, toi..?".

Et puis, je sens l'homme, ses rythmes de pensée, sa façon d'être, ses faiblesses, ses forces, son entêtement, ses renoncements, sa fidélité à certains idéaux, son empathie totale avec ses personnages.

Et puis ses romans m'ont tant marqué politiquement à une époque où un homme se cherche. Merci Mr. Pelot.

 

Version originale au FN Collection Engrenage (1980)
 


 Trailer long métrage (1987) version restaurée 2023


Version BD 2017

dimanche 27 novembre 2022

Sierra Brulante – Dylan Stark 21 – Pierre Pelot (roman)

Collection "Plein Vent", Robert Laffont Ed. (1971)

 

             « Sierra brûlante » (et par extension toute la saga consacrée à Dylan Stark) est un pur western, si ce n'est que Pelot, pour l'époque de parution (1971), en secoue les codes, la forme, jusqu'à en chambouler le fond.

Le pitch est simple. 1867. Désert du Nouveau Mexique. Une chasse à l'homme sous un soleil de plomb. 1000 dollars de prime. Le gibier : un indien navajo.  A ses trousses, quatre blancs et un métis : un propriétaire de ranch et son homme de main, un chasseur de primes, un vaquero mexicain au passé trouble et … Dylan Stark, un Bois-Brûlé révolté, un coin de bois enfoncé dans une buche ; l’affaire ne prendra pas la tournure attendue. Les mises en abime inattendues sont garanties …

La traque est lancée entre sables blancs, dunes, mesas et éboulis, cactus-cierges, coyotes, lézards, vents brûlants et absence de points d’eau … La suite appartient au récit.

Dylan Stark fut le titre générique d'une série western destinée à l'adolescence. Le cycle coure, au cœur de l’Ouest Américain du XIXème siècle, sur une très brève période (de 1864 à 1867). 22 courts romans parurent de 1967 à 1971 (belle prolificité). La majorité des titres vit le jour en Pocket Marabout, une alors nouvelle collection ados dans la continuité rafraichie de la juvénile Marabout Junior. "Sierra Brulante " est le 21ème tome (sur 22); il est sorti hors collection dédiée (car hélas défunte), s’est trouvé un créneau éphémère chez Robert Laffont ; le roman peut être lu indépendamment des autres, mais le lecteur pourra étoffer sa compréhension des faits et des hommes en lisant dans la continuité chronologique.

Le lecteur adolescent de la fin des 60’s, dans le sillage culturel de mai 68, allait trouver en Dylan Stark un héros aux couleurs d’une ère nouvelle, se forger un esprit critique au regard de thèmes revisités d’un autre œil et lire une prose de toute beauté. Au petit jeu des vases communicants entre littérature pour ados et celle destinée aux adultes, tout le cycle peut prétendre à l’émancipation ; à celui du « mauvais genres » Vs Littérature Générale, Pelot s’impose comme une passerelle plus que crédible, voire conseillée. ... Lui qui fut, plus qu'à son tour, auteur prolifique de "Mauvais genres" (ici un western juvénile, ghetto dans un ghetto dans un ghetto) peut, ainsi prétendre, quand il offre le meilleur de lui-même, à ne pas être sous-estimé comme il l’est.

Stark est un sang-mêlé, métis de cherokee et de français. Ce fut aussi, durant la Guerre de Sécession, un soldat sudiste logiquement déserteur de par sa couleur de peau. Solitaire et marginal, éternel voyageur sans véritables attaches, il se glisse d’épisode en épisode, chaque fois en quasi one-shot, dans une unité de cycle conservée. Pelot a conçu Dylan Stark comme un anti-héros atypique dans le paysage conventionnel des 60's. A l'opposé d'une culture western ciné/roman usant de l’archétypal John Wayne en récurrences conservatrices presque systématiques, Pelot a modélisé un personnage en rupture d'autorité, en refus de tout ostracisme, en dénégation de toute injustice sociale et/ou raciale.

L'auteur se refuse à glorifier la culture blanche appliquée à la Conquête de l'Ouest, à ostraciser celles noire, amérindienne et latino-américaine. Pelot tire un trait sur le manichéisme blanc/indien qui très longtemps fut de mise ; chacun reprend ses billes et se montre tel qu’il a été. Pelot revisite une étroite portion de l'Histoire US officielle à l'aune d'un regard autre porté sur certaines zones d’ombre peuplées d’oublis volontaires, de demi-vérités voire de mensonges honteux. Or donc on parlera ségrégation, esclavage, racismes, lynchages, réserves indiennes mouroirs et éradication raciale légalisée. Le discours est étonnant, quand offert à des ados scolarisés, il ne manque pas de bâtir en eux une réflexion critique face à l’Histoire communément admise. Cette vision oblique, à la convergence de celle officielle, allait, perso, me porter vers « Little Big man » (1970) qui dessinait le peuple indien d’une toute autre manière. Ado, avec Stark, j’allais me méfier de l’Histoire détournée, celle des manuels, celle des films à l’usage de l’homme blanc, celle à l’usage de l’instant guerrier aux fins de propagande. A chaque fois, quel que soit le genre abordé, Pelot vient gratter là où çà fait réfléchir, pleurer, hurler à l'injustice. 

Le roman est sorti en 71, deux ans après "Il était une fois dans l'ouest" (69). On sent l'influence du film sur le roman qui emprunte volontiers les chemins du western spaghetti. Lenteur des gestes, profondeur des regards, poids des silences et des non-dits. Le déroulé des évènements est empreint itou d’une semblable violence ponctuelle.

Pierre Pelot est un conteur, ses histoires prennent vie et corps, semblent s’extirper de la fiction pure. L’auteur a l'art des jolies phrases poétiques qui mouchent à cœur et celles, furax, qui dénoncent sans fard. Son usage des mots et l'agencement qu'il leur applique, son style, sa manière, son empreinte, tout lui est personnel. On reconnait Pelot entre mille. J’ai traque ses trouvailles et tics d’écriture, un sourire appréciateur aux lèvres, avec néanmoins le dépit de me dire: "Si tu essayais c'est ainsi que tu ferais mais tu ne pourras jamais". C'est un des rares écrivains que je perçois presque physiquement quand je le lis, perché au-dessus de mon épaule et me susurrant à l'oreille: "T'as vu, bien balancé non..? T'aurais dit autre chose, toi..?".

Et puis, je perçois l'homme, le vosgien campagnard, simple de vie, ses rythmes de pensée, sa façon d'être, ses faiblesses, ses forces, son entêtement, ses renoncements, sa fidélité à certains idéaux. Dans Dylan Stark on sent en embryon le Pelot à venir, celui SF qui essaime sérénité et angoisse, tendresse et colère, celui qui déchire, qui se déchire, qui étripe, qui s'étripe, qui saigne, qui dénonce, qui fait sourire les crabes*, courir le chien sur l'autoroute**, tombé l'épouvantail au combat***..!

Et puis ses livres m'ont tant marqué politiquement à une époque où un homme se cherche. Merci Monsieur Pelot, rien que pour çà.

 

*« Le sourire des crabes » 1977, Presses-Pocket SF

**« Le chien courait sur l’autoroute en criant son nom » 1984, , Presses-Pocket SF

***« Mémoires d’un épouvantail blessé au combat », 1984, FNA


 

Dylan Stark 09, 1968, en version originale Pocket Marabout

 

Collection "Marabout Junior", hors cycle consacré à Dylan Stark, un western signé Pierre Pelot (1966)

mercredi 9 mai 2018

Kid Jesus - Pierre Pelot

































 
En toile de fond, un décor de Far-West..! Celui de la Ruée vers l'Or: villes-frontières, baraquements, filles de bars et bordels ambulants. Mais transposés sur une Terre "d'Après le Chaos" ..!

En ces lieux de misère sauvage survivent "les Fouilleurs", ces gratte-sol qui, montés sur de gigantesques bulldozers leur servant aussi d'habitations, recherchent les traces d'un passé qui pourraient expliquer le présent..! L'Avant se cache dans un brouillard dense, ce que l'on trouve de l'ex-technologie dans les ruines alimente le marché noir des antiquités et les recherches scientifiques.

Julius Port est l'un de ceux qui monnaient tant bien que mal leurs trouvailles, engrossant les nouveaux maîtres, les nouveaux riches qui, s'ils ont les mains largement ouvertes, ce n'est pas pour les salir..!

Julius Le Maigrichon se veut et se sent différent..! La fouille est une forme d'esclavage dont il cherche à s'extraire..! Il désire une part du gâteau qui se dessine lorsque les Fouilleurs, Territoire F purgé de toute découverte, feront place aux Colons et aux politiques..

Son destin bascule lorsqu'il découvre une cassette audio, un conte de fées, l'histoire d'un homme nommé Jésus de Nazareth, celui que les pauvres et les déshérités appelèrent le Christ..! Pourquoi ne deviendrait-il pas le Messie des Fouilleurs et des Putains..! Une manière comme une autre de sortir de la merde, de s'en mettre plein les poches sur le dos des pauvres..! Il suffit de savoir louvoyer..! Et le Kid Jesus qui vient de naître s'en pressent l'envergure..!

Julius Port vient de mettre le doigt dans l'engrenage..!

"Ainsi, à des putains venues distraire les Fouilleurs, il parle de révolte et d'entraide..! Et il crie, qu'eux les "gratte-sol", ils ont aussi le droit d'exister..!" (extrait du 4ème de couverture)

Et ses propos feront tâche d'huile..!

Ce bouquin, je l'ai lu il y a 38 ans lors de sa publication en "J'ai lu".. J'en gardais un souvenir éblouissant..! Aujourd'hui, je cherche ce qui a pu m'émouvoir à ce point..! Le roman a des qualités, mais pas si reluisantes que celles que je lui prêtais..! Marrant comme la mémoire est trompeuse et magnifie une lecture en adéquation avec un instant précis..! Une fraction d'éternité pendant laquelle ce qu'on a sous les yeux est ce que l'on souhaite lire..! Ce que je viens de redécouvrir me semble en-deçà de ce que mon imagination lui accordait comme qualités d'écriture et originalité de thème.. Car un parallèle est à établir avec le bien plus brillant "Voici l'homme" de Michael Moorcock, daté de 1969, dans lequel Glaugauer, grâce à une machine à voyager dans le temps, endosse la peau du Christ..!

En définitive, il y a maintenant si longtemps, la lecture de "Kid Jesus" ne fut qu'une étape sur un parcours où d'autres rencontres allaient s'opérer..! Un simple point de repère, un jalon..!

Le post-cataclysmique est un citron pressé jusqu'au pépin, il ne reste que l'écorce/couverture de très nombreux romans SF qui abordèrent le sujet.. L'intérêt, ici, réside dans la trajectoire/le destin de cet être vénal et opportuniste qui va glisser peu à peu vers son destin sous les coups de boutoir sournois et invisibles de la politique..!

("Les dieux sont moins encombrants que les hommes pour qui sait les faire parler")..!

Je m'attendais à trouver de nombreuses "phrases qui m'ont plu" tant Pelot est rarement avare de ces tournures bizarres et poétiques qui sont sa marque de fabrique et font tout l'intérêt que je lui porte..! Il n'en est rien pendant un temps..! Attendre il convient..! Jusqu'au deux tiers du roman, l'auteur dissèque la situation froidement, avec distance..! Tant que Kid n'est pas à son apogée, il se résigne à n'être qu'un simple spectateur, un peintre simplement descriptif et objectif, il retient ses mots, n'engage pas son sentiment ..! Le récit est longtemps linéaire, tant que le piège n'est pas en place autour de Kid..! Et il faut attendre le dernier tiers du roman, lorsque le héros dégringole à foulées pressées vers ce qui l'attend, pour que Pelot l'Ecorché-Vif se libère, sorte les griffes de ses mots, affûte ses phrases à l'encontre de ce Kid Jesus qui se construit une gloire messianique trompeuse..!

"On dit..On dit..On dit...
On dit que la Terre tourne.
Et çà c'est vrai"

Le bouquin est construit sur deux pôles: le post-cataclysmique désireux de reconstruire l'Avant et ce Kid Jesus arriviste qui trompe son monde..! Le deuxième pôle est l'âme du bouquin, le premier n'est qu'un alibi...!



Quatrième de couverture:



"Sur la Terre d'après le Chaos, il y a de nouveau des maîtres, des riches, et puis il y a les Fouilleurs qui creusent et grattent parmi les ruines... A la recherche des vestiges d'avant... On les paye pour çà. Mal.

C'est en ces lieux de misère sauvage que surgit Julius Port, l'orphelin perdu, vite surnommé Kid le Maigrichon. Aussi bon fouilleur que les autres, mais différent...

Ainsi, sur un chantier, il sauve de la mort un adolescent blessé, Alano...

Ainsi, à des putains venues distraire les Fouilleurs, il parle de révolte. Et il crie qu'eux les "gratte-sol" ils ont aussi le droit d'exister !

Drôles de mots dont on se moque mais qu'on n'arrive pas à oublier..

Julius Port se baptise Kid Jesus et Alano ne le quitte plus...




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