Metailié Ed. 2020
Automne 1936. L’Allemagne d’Hitler. En ces temps obscurs où
le poids d’une vie n’est rien et que se construit peu à peu le pire, l’hiver d’un
monde, les millions de morts d’une guerre que l’on aurait pu éviter ...
Au cœur du nazisme bientôt triomphant, quand le pouvoir en
place nasse peu à peu l’opposition politique, quand incarcérer et exécuter
deviennent maitres mots de la mainmise d’hommes sur d’autres ; quand la
seule alternative vers la survie est la clandestinité ou l’exil ; quand
certaines minorités se taisent, se cachent, commencent à subir dans leurs
chairs ; quand les majorités revanchardes se font opportunistes, inhumaines et
intraitables … quand les places bonnes à prendre le sont au prix du sang des autres.
Région de Francfort. La petite ville de Westhofen … son
camp de rééducation, déjà d’extermination ... mais chut !
Les opposants régionaux devenus proies, gibier et bêtes
traquées y sont enfermés, sont promis à la torture, à la mort et à la
dissolution dans l’inexistant.
Sept détenus du camp
s’évadent et s’éparpillent dans la nature.
Qui en réchappera ?
L’Ordre Nouveau n’admet pas l’erreur : le directeur du
camp est désormais sur un siège éjectable, il cherche à se racheter, piste les
fuyards. Une machinerie policière bien huilée se met en marche, en retrouve quelques-uns.
Une torture particulière les attend … à titre d’exemple. Le Reich doit se
montrer sans failles et sans pitié.
Sept platanes dans la cour du camp. Les arbres sont décapités
à l’amorce des premières branches. Sur chacun une planche est clouée à hauteur
d’épaules. Sept croix en attente de sept corps suppliciés sous
les yeux des autres détenus.
Sept bêtes traquées au milieu des hommes leurs frères
; Sept errances tissées de peurs, de matins gelés, de nuits glacées à la
belle étoile, de corps fiévreux et faibles, d’une faim de chaque instant qui
taraude et ronge, de lendemains incertains et fragiles : de la manière
dont est traversée chaque seconde dépend l’issue de la suivante.
Sept hommes parmi les fauves : les jeunesses
hitlériennes, jeunes loups à qui on a appris le goût du sang ; les chefs
de quartiers et d’immeubles aux oreilles affûtées et collées contre les murs ;
les chemises brunes bientôt noires à la main leste armée de matraque plombée ;
certains entrepreneurs à l’affût de la course à l’armement …
Sept hommes parmi les faibles, les traitres et les lâches :
ceux pour qui vendre autrui devient un art de vivre, certains maires dans la crainte
de n’en faire pas assez, de déplaire ; ceux pour qui se taire est la seule
solution. La mort suspendue au moindre mot, la délation si facile, c’est l’autre
que l’on torture, c’est à la porte du voisin que la Gestapo frappe.
Une traque, presque une chasse à courre, en automne, dans la
campagne, les villes et villages du pays rhénan
Ceux rattrapés et crucifiés : corps décharnés que
seules les âmes désormais tiennent debout sous le poids de souffrance de leur
propre corps.
Seghers nous montre l’automne d’une nature en attente
d’hiver, les feuilles mortes tombées des arbres, le froid que l’on pressent
déjà à quelques semaines de là à peine, l’humidité en attente de règne sans
partage, le brouillard en lentes écharpes entre les croix des suppliciés, au
fond des ravines et effaçant les rues étroites des villes et des villages.
En parallèle, presque en copie conforme, Seghers nous
montre l’automne d’une nation, encore peu consciente du déclin des petits jours
qui s’annoncent, du grand hiver guerrier en approche rapide, de l’obscurité qui
gagne la lumière. Une nation que certains croient voir encore dans la splendeur
de l’été. Chroniques d’une mort annoncée
L’auteur nous montre le quotidien des hommes sous l’emprise
d’un règne de brutes, les mécanismes de survie mis en place par les opprimés ne
serait-ce que pour voir le lendemain. Elle nous décrit l’étau d’état qui broie
tout ce qui ne le sert pas. Seghers nous montre l’hibernation, le repli sur
le silence de certaines convictions politiques et religieuses, la nécessité
vitale de se taire, de montrer un visage impénétrable. Le règne des bouches
cousues s’impose en règle de simple survie, sur ce que fait et dit l’autre, sur
ce que l’on fait et dit soi-même, le voisin l’amant le conjoint l’ami de
toujours comme ennemis mortels potentiels.
Seghers emmène son lecteur et ses évadés au contact
de toutes les couches de la population, au contact de tous les âges, elle
observe leurs réactions au regard de leurs faiblesses et forces respectives. La
septuple évasion réactive les réseaux de résistance endormis quand sauver le
maximum de fuyards devient symbole : sept grains de sable enrayant une
machine bien huilée comme promesses de petites lumières vacillantes au bout
d’un long tunnel traversé de vents coulis.
Anna Seghers : écrivaine aux œuvres littéraires
victimes d’autodafés, intellectuelle, communiste, arrêtée puis relâchée par la
Gestapo, contrainte à l’exil vers la France puis le Mexique où « La
septième croix » parut en 1942.
« La septième croix » rappellera à certains
« Seul dans Berlin » de Hans Fallada.
Mais là où le dernier resserre son drame dans l’intimité d’un couple acharné à
la vengeance et à la dénonciation, la première taille dans une fresque où de
nombreux personnages s’interrogent, se posent des questions, agissent ou se
résignent . Elle construit son récit comme l’est un roman policier, un thriller.
En 1944, Hollywood tire du roman une adaptation
cinématographique avec Spencer Tracy dans le rôle principal.
Merci à Babelio, Masse Critique
et Metailié Ed.