Réédition Presses
de la Cité (1954) 
Georges
Simenon 01 - Réédition France-Loisirs Omnibus (2015)
« On
était le 8 décembre et il pleuvait toujours …[ ] …On entendait l’eau couler
dans les gouttières ». Une ambiance typée Simenon. Le
ton est donné. Sortez les parapluies.
Un tueur rode. On se croirait au XIXème siècle, dans le
quartier de Whitechapel, quand Jack l’Eventreur, certains soirs, quelques mois durant
… la nuit, le froid, le brouillard, les
ruelles étroites, enténébrées et désertes, les rondes de police ou de bénévoles,
la longue lame du couteau, un éclat de lumière sur son tranchant, le sang dans
le caniveau ...
« _ « On n’a jamais pris Jack l’Étrangleur
et il s’est arrêté de tuer ». Cela fit plaisir à M. Labbé, qui n’y
avait jamais pensé. »
Sauf qu’il est question ici de La Rochelle, dans
l’immédiat après-guerre, peu après la Libération. Pas de prostituées éventrées,
mais des vieilles dames, 5, bientôt 6 … et ce depuis vingt jours, étranglées à
la corde à violoncelle, retrouvées au petit matin sur le pavé mouillé …
« Cela
ne fit pas plus de bruit que, par exemple, un faisan qui s’envole d’une futaie »
Le roman est, semble t’il, intemporel ; pas tant dans
le sens où il a plu, plait et plaira aux générations successives appelées à le
découvrir que dans celui d’un ouvrage dont l’intrigue est longtemps difficile
(délibérément ?) à situer dans le temps (XIXème ou XXème siècle ?). Simenon
imprègne tant l’atmosphère rochelaise de ce Londres d’antan si emblématique du
tueur en série qu’il est difficile de s’en détacher. Les recoins d’ombre propices
aux agressions brutales, la brume rampante si semblable au Fog poisseux
d’outre-manche. Il faudra une bonne brassée de pages pour, qu’enfin, de très
maigres indices recadrent très ponctuellement l’action dans le temps : une
lampe de poche dont l’utilisation devient subitement anachronique, « Quelques rares voitures passaient
en faisant éclater des flaques d’eau. », le téléphone sur le
zinc ou en cabine sur les trottoirs, un Prisunic, des allusions à 14-18 et à un
passé glorieux d’aviateur au-dessus des tranchées … Peu à peu se recrée cette France
des 50’s entre traditionalisme de mœurs et modernité en attente.
Un huis-clos angoissant s’amorce à l’échelle de la petite
ville provinciale, dans son centre ancien où les meurtres ont tous été commis. Arcades
commerçantes ; habitants de toujours, dans l’entre soi pratique,
hiérarchique et jaloux, l’un n’ignorant rien de l’autre (ou presque) ; des
échoppes (chapelier, tailleur …) ; des petits commerces alimentaires ; des
cafés, celui des « Colonnes » par exemple, temple du bridge et de la
belote, où habitués, notables, commerçants et maraichers se rejoignent,
verres-ballon ou à liqueurs en bouts de doigts. Le lieu est, pour certains, l’épicentre
où il faut se montrer pour compter socialement ; pour d’autres, celui
convivial, où le plaisir de retrouver d’anciens camarades de classe prévaut.
L’un deux : Léon Labbé, le chapelier de la rue
Minage, la soixantaine, natif de la cité. Une épouse malade qui ne sort plus de
chez elle et dont il est seul à s’occuper ; un mari respecté, que l’on
plaint de cette lourde charge. Un être de toujours rivé à ses habitudes
immuables, à son quotidien inlassablement répété. Un tueur tout autant, le
lecteur le sait d’emblée, pas de mystères. Simenon le suit dans la lente
morbidité de ses actes et réflexions, presque en « Je narratif ». Labbé
ne tue pas par hasard, il a un plan lentement mûri, des cibles préalablement
choisies, une logique, un ordre, un timing à respecter, un but. Il a promis
sept meurtres à la police qu’il nargue, à la presse qu’il mystifie. Il manquera
une victime à sa réputation quand la dernière, depuis longtemps ciblée, ne lui
sera plus d’aucune utilité, ne pourra être ainsi logiquement sacrifiée. Désormais
un meurtre, quelque part, fera défaut à son contrat inabouti et à son orgueil
de fou. Cette absence, ce renoncement, flottera dans l’air comme un fantôme évanescent,
comme en attente … d’une innocente étranglée, tuée pour rien. Terrible équation
qui pose Labbé en bascule de l’apex de sa folie inconsciente à la prise
de conscience que lentement il en émerge … le pire, l’insoutenable pour lui
commence. Il faudra attendre l’épilogue pour connaitre ses raisons.
L’autre, Kachoudas : le petit tailleur d’en face,
venu la peur au ventre du Proche-Orient. Il est l’exilé, le persécuté chassé du
bout du monde, celui d’un ailleurs où « l’on-ne-vit-pas-comme-ici », en
attente patiente et prudente d’insertion ; celui que, tout bien réfléchi, on
fera longtemps patienter jusqu’à lui dire non, en racisme ordinaire. Il a vu un
petit bout de papier s’échapper d’un revers de pantalon : un caractère
d'imprimerie, découpé dans un journal … C’est aussi le témoin direct d’un des
meurtres, le dernier avant les suivants, qui ne dira rien du visage reconnu
dans l’ombre, de la corde tendue d’un poing à l’autre, du râle qui lentement
décroit dans la nuit. Découvert mais pas dénoncé, Labbé fera de la
situation un jeu cruel … celui, contre-nature, vérolé et incertain du « à
qui perd gagne ». De chassé, il devient chasseur. Kachoudas se retrouve
soudain, au-delà des frontières, dans cette proie craintive, si pratique,
commune et ancestrale, qu’il a été dans son pays d’origine. Tous deux : un
marionnettiste, un pantin noué par une peur viscérale … tant pis pour les 20000
francs de récompense.
« {Labbé]
avait l’impression agréable de le tenir au bout d’un fil … [ ] … Kachoudas viendrait.
Le chapelier était persuadé qu’il viendrait et il s’arrêta sur son seuil,
regarda vers la fenêtre éclairée en faisant machinalement, à part lui, comme
les fermières qui appellent les poules : — Petit, petit, petit, petit… »
Et les autres, tous les autres, en rôles secondaires, que Simenon
taille de cette économie de mots qu’il manie si bien, un à un, au plus près des
âmes : la bonne du chapelier, grasse et bête comme un veau, juge Labbé ;
le docteur au foie miné par l’alcool ; la préposée à la chair adultérine
tarifée … et toutes ces femmes que, chacune son tour, d’une phrase coup de
fouet, décrit Labbé dans ses lettres anonymes après les avoir étranglées
« Est-ce une perte
pour la société ?»
La ville se recroqueville sur elle-même, mijote dans son jus
d’angoisse depuis six semaines, suspecte à demi-mots qui déplait ou fait bande
à part, écoute les rumeurs et les amplifie. Le huis-clos fait étuve sociale,
attend qu’une arrestation en libère la soupape de sécurité …
« Les fantômes du chapelier » s’apparente
plus au thriller, au polar et surtout à la littérature blanche qu’au roman policier
classique, quand patauge une police si peu active et inspirée, voire tout
simplement présente. C’est le propre du « Roman dur » de Simenon
que de s’agiter dans l’âme d’un homme au bout de lui-même, à deux doigts de l’irrévocable.
Tueurs en série : Simenon aborde la thématique d’une
manière qui n’est pas encore dans l’outrance et la surenchère, taille à l’ancienne
dans la peur et l’angoisse, dans la dinguerie morbide qu’il reste à un homme de
son humanité perdue, dans une atmosphère doucement teintée de Fantastique.
Dans l’affaire rochelaise menée par Simenon, on
semble trouver les prémices du « Psychose » signé Robert Bloch (au
cinéma, de la patte d’Hitchcock). Roman et long métrage viendront, certes, plus
tard dans l’Histoire du Polar et du film noir, au Grand Catalogue du genre. Mais
quand même, le fait est notable : une similitude de poids apparait. Souvenez-vous,
dans la pièce éclairée, de l’ombre portée sur le store baissé, de celle du
fauteuil, des disputes entre mère et fils.
Remémorez-vous encore : ce « Silence des
agneaux », tout autant postérieur, quand Hannibal Lecter joue au chat et à
la souris avec qui enquête sur lui.
Souvenez-vous du « Corbeau » de Clouzot (1943). Dans
« Les fantômes du chapelier », un jeune journaliste de
« L’Echo des Charentes » taille, lettres anonymes du tueur peu à peu aidant
à affiner le détail, un portrait-robot psychologique au rasoir du coupable
recherché. Ses articles font la une, le tueur en joue sur le registre de la
provocation.
Au menu de l’ambiance poisseuse en cours, baignée d’un
humour noir en filigrane, règnent en maitre la manière de Simenon, son poids
sur les mots, cette dissection jusqu’à l’os d’un « homme nu » typique
de ses « Romans Durs », cette lente et irréversible autodestruction
d’un être face à un destin qu’il s’est bricolé lui-même entre folie et drame
conjugal, empêtré dans ses erreurs, ses carences affectives, sa haute
considération de lui-même, sa logique orgueilleuse qui le pousse
instinctivement à se faire arrêter pour qu’enfin sa souffrance cesse.
Vais-je un jour trouver un « Roman dur »
signé Simenon en deçà de la moyenne ? Ce ne sera pas pour cette
fois. Ô que non.. ! « Les fantômes du chapelier » est une
perle qui se pose haut, très haut, à l’apex de tout ce que j’ai pu, jusqu’à
présent, lire de l’auteur. Peut-être est-ce même celui par lequel commencer
l’auteur, jusqu’à en devenir addict ...
Merci Monsieur Simenon.