Futuropolis ed. (2015) 360 pages
Il y a peu (quelques années quand
même) je chroniquais d’enthousiasme sur « La convergence des parallèles »
les adaptations BD que fit Tardi de trois néo-polars signés Manchette*
et la collaboration des deux hommes sur « Griffu »**.
Lectures et critiques bouclées …
un manque vit le jour, comblé peu à peu par l’achat compulsif de l’œuvre BD du
dessinateur/scénariste. Pour l’heure je suis encore loin du compte.
Les supports de lecture des dites
chroniques furent de banals emprunts en médiathèque municipale. Exceptions
faites du format maousse-riquiqui de « Griffu » au cœur du
Quarto Gallimard « Romans noirs » consacré à Manchette
et du « Petit bleu de la côte ouest » au format rétréci d’un
tiers environ, jadis en bonus-cadeau du libraire pour l’achat de deux Folio
Policier (exemplaire hors commerce). Les deux ouvrages, en formats décents
propices à une lecture confortable, manquaient à ma collection***. Fin 2025, ma
commune fêtait ses vieux (j’en suis bénéficiaire, faut s’y faire … prendre le
bon côté des choses), leur offrait des bons cadeaux; la somme, en
librairie/salon de thé locale, couvrait pile poil le prix de la présente Intégrale.
On n’est jamais si bien servi que par soi-même.
L’objet est, ô combien,
magnifique (c’est la moindre des choses, vu le prix), grand-luxe, à insérer
fièrement en tête de bibliothèque perso dans le style « m’as-tu-vu en
habits du dimanche ? ». Il contient bien évidemment des goodies. Parlons-en.
Pour le reste : cf en bas de page les renvois surlignés de jaune vers
chacun des articles du blog.
1_Un court avant-propos argumenté
de François Guérif ; on y trouve succinctement raconté la
convergence de deux hommes l’un vers l’autre et ce qui s’en suivit. En 4 de
couv, quelques mots de sa part, « un vent glacé souffle sur cet album, c’est celui du
roman noir »,
ciblent au plus près le contenu offert par Tardi à ses lecteurs. La
métaphore est pertinente.
2_Quelques mots signés Tardi en
courtes introductions à chaque adaptation … et surtout un prologue explicatif au
cas particulier de « Fatale » (voir plus loin).
3_La première et unique page
d’une BD qui ne verra jamais le jour, la seule dessinée pour « Nada ».
L’adaptation fut rapidement abandonnée par le dessinateur pour des
considérations d’actualité politique de l’époque. Le roman, ayant l’extrême
gauche d’alors en background prégnant, est paru peu avant Baader tandis
que l’adaptation serait sortie après. Ce simple fait aurait contraint Tardi
à remodeler le scénar, à perdre l’idée d’hommage méticuleux et laisser sur la
touche la célérité d’action voulue par Manchette.
Cabanes l’a adapté, lui,
pourtant ; j’en suis curieux ; à suivre… !
4_… et, surtout, bonus majeur dans
« l’Intégrale », les 21 premières pages BD jamais publiées (ou
presque.. !) du chabrolien « Fatale ». Le reste n’a
jamais été bouclé ; Tardi a abandonné le projet, ne se souvient
plus exactement pourquoi ? L’ouvrage fut adapté ultérieurement par Cabanes
et Doug Headline (le propre fils de Manchette)****. Il serait intéressant de comparer les deux manières
d’aborder le roman et de le mettre en relief graphique.
Tardi use classiquement du
noir et blanc qui lui est cher, Cabanes tire parti de la couleur ;
chacun sa manière, rien à redire, à reprocher ; les deux ont leurs charmes
propres, leurs intentions, leurs réussites différentes. Tardi apporte un
autre visage à l’héroïne, néanmoins assez semblable aux propositions de Cabanes ;
brune ou blonde selon les nécessités de l’action, moins sexy (encore qu’en robe
de soirée ou en wagon-lit elle fait son effet) ; les deux, mortellement
séduisantes, fascinent tout autant les personnages secondaires masculins
embarqués que le lecteur mâle sur le fil des vignettes qui lui sont consacrées.
Aimée, d’un dessinateur à l’autre, est à perdre l’âme. Les deux me rappellent,
en exacte inverse, moins mante religieuse et plus naïve, l’héroïne de Sébastien
Japrisot dans « La dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil »
dans sa version ciné de 2015. Manchette fait d’Aimée une femme maitresse
des horloges et Japrisot, de sa belle, un fétu de paille balloté
par les évènements.
Tardi avait prévu une
soixantaine de pages pour boucler le projet « Fatale », il
n’en a dessiné que 21. Cabanes, là où s’est arrêté Tardi, en
utilise 34 sur les 140 qu’au final il propose. Ce qui, libérant de l’espace,
permet à Cabanes de creuser davantage personnages, décors et situations,
d’intégrer d’autres extraits ciblés du roman choisis parmi les plus crus,
désabusés, caustiques et critiques, voire haineux du microcosme social
provincial que Manchette décrit et sabre si bien.
Tardi, 360 pages d’Intégrale
durant, use du noir en bout de feutres, plumes et pinceaux, en traits décidés
ou aplats d’ébène. Le noir profond et aile de corbeau de son Encre de Chine
dessine les visages froissés et les corps blessés d’une faune interlope où
s’agite la Mort et la violence. D’une vignette l’autre, de « Griffu »
à « Ô Dingos Ô Châteaux », il a gommé tant d’âmes noires
fantasmées par Manchette que je regrette, lecture durant, de ne pas les
avoir comptés.
Sous les touches cliquetantes et
le chariot ferraillant de sa Remington, Manchette cherchait
infatigablement sur le papier blanc la noire épure du néo-polar. Pour lui, la
Série Noire valait bien la littérature blanche. Tardi lui fut compère d’intention
avant et après la mort du romancier. Les deux se cherchant, se croisant, se
trouvant, se regrettant, les « Mauvais genres » y trouvèrent
deux maitres.
Essayez Manchette, essayez
Tardi, les deux ensemble: vous n’en reviendrez pas.. !
*« Le
petit bleu de la côte ouest »
« La position du tireur couché »
La BD :
« Ô
Dingos, Ô Châteaux »
**« Griffu »
*** Y compris la version XXL de « Griffu » incluse
en prépublication dans « BD Hebdo » qui, en format presse quotidienne,
courut de 1977 à 1978.
**** « Fatale », signé Cabanes,
"Le petit bleu de la côte ouest" en formats riquiqui Futuropolis (dessus) vs Intégrale chez le même éditeur.
J'apprends ici que Tardi avait donc bien commencé à dessiner Fatale... C'est bien que cette "Intégrale" soit l'occasion de les découvrir (j'ai rigolé à l'évocation de ce bon usage des bons-cadeaux pour "séniors").
RépondreSupprimerJe vais aller voir vos articles précédents sur les autres adaptations par Tardi de Manchette (dont je n'ai toujours pas lu les romans...).
(s) ta d loi du cine, squatter" chez dasola
"Fatale" par Tardi, cf:
Supprimerhttps://hillen661.eklablog.com/fatale-inacheve-p2920314
... où l'on note une autre occurence de parution que celle de la présente "Intégrale Manchette-Tardi".
Je viens de finir "Que d'os..!" signé Manchette. Déception. Hélas. C'est le 2ème opus consacré à "Eugène Tarpon, détective privé" héros central de "Morgue pleine". Intrigue, à mon sens, confuse et complexe, trop de personnages s'y animent. Prose pas à la hauteur de ce que l'on peut espérer de Manchette. BD, signée Cabanes, dans la foulée; elle a le mérite de clarifier et de simplifier la situation. Il n'y aura pas, ici, de chronique, ni de l'un ni de l'autre. Ce qui précède n'est que mon avis. Ce n'était peut-être pas le bon moment de lecture me concernant.
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